Die schönen Tage von Aranjuez

Un homme et une femme sont là, assis dansles rumeurs de la nature toute proche.
C’est comme s’il leur fallait d’abord garder le silence pour devenir pareils aux éléments d’un paysage. Mouvant et animé comme le vent, semé de cris venus de tous les points du ciel, ce silence est comme un pont en pointillés « d’un temps à l’autre » – ce temps si libre qui est l’une des clefs musicales de la pièce. Temps grammatical, temps perdu ou retrouvé, temps qu’il fait s’entrelacent au temps historique (c’est à Aranjuez que Schiller situe l’intrigue de Don Carlos, elle aussi inextricablement amoureuse et politique). Sous la surface légère des vacances se creuse la profondeur d’une trêve ou d’une fête solennelle. Et peu à peu, le passage de l’Histoire filtre à travers les souvenirs d’époque ou se laisse surprendre au détour d’indices aussi inattendus que des baies brillant tels des rubis dans la pénombre d’un parc royal. L’homme et la femme qui se parlent si tranquillement – ils ont, comme on dit, tout leur temps – ne se privent pas de jouer de toutes ces harmoniques. Peut-être sont-ils devenus ou redevenus des enfants : leur dialogue ne serait qu’un jeu aux règles fixées d’avance – à moins qu’ils ne les inventent au fur et à mesure? Peut-être ne sont-ils plus ou pas encore amants. Peut-être leur couple est-il sans âge, s’amusant des ambiguïtés de l’amitié et du désir, glissant de la torpeur de la saison à la clarté changeante de la lumière qui vibre sous les arbres. À chacun de rêver ce qu’ils sont, comme peut-être ils le font eux-mêmes. Chronologie et météorologie, mémoire et sensation sont ici comme des pulsations qui lentement s’accordent pour battre ensemble – au fil d’une conversation – un seul rythme fondamental, jusqu’aux dernières paroles avant l’obscurité : « Ô qui sait ce qui sommeille dans la profondeur du temps ».


à lire Les Beaux Jours d'Aranjuez de Peter Handke, version originale française de l'auteur, Le Bruit du temps, 2012.

Odéon 6e

Place de l'Odéon Paris 75006 France

Odéon 6e

12 septembre – 15 septembre 2012 / Durée 1:45

Die schönen Tage von Aranjuez
Les Beaux Jours d'Aranjuez

de Peter Handke

mise en scène Luc Bondy

avec Dörte Lyssewski, Jens Harzer

en allemand, surtitré

Durée 1:45

Votre venue

Odéon 6e
Accès

Tarifs

de 6€ à 34€
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LA FEMME – Oui, c’est l’été, comme pour la dernière fois ici. Et c’était un été aussi, ce jour-là. Non pas ma première nuit – mon premier jour d’amour. Un verger. Crottes des poulets, grises, blanches, dans l’herbe fraîchement coupée.

L’HOMME – Une échelle de bois dans un pommier.
 

Extrait de Les Beaux Jours d’Aranjuez. Un dialogue d'été

Un homme et une femme sont là, assis dansles rumeurs de la nature toute proche.
C’est comme s’il leur fallait d’abord garder le silence pour devenir pareils aux éléments d’un paysage. Mouvant et animé comme le vent, semé de cris venus de tous les points du ciel, ce silence est comme un pont en pointillés « d’un temps à l’autre » – ce temps si libre qui est l’une des clefs musicales de la pièce. Temps grammatical, temps perdu ou retrouvé, temps qu’il fait s’entrelacent au temps historique (c’est à Aranjuez que Schiller situe l’intrigue de Don Carlos, elle aussi inextricablement amoureuse et politique). Sous la surface légère des vacances se creuse la profondeur d’une trêve ou d’une fête solennelle. Et peu à peu, le passage de l’Histoire filtre à travers les souvenirs d’époque ou se laisse surprendre au détour d’indices aussi inattendus que des baies brillant tels des rubis dans la pénombre d’un parc royal. L’homme et la femme qui se parlent si tranquillement – ils ont, comme on dit, tout leur temps – ne se privent pas de jouer de toutes ces harmoniques. Peut-être sont-ils devenus ou redevenus des enfants : leur dialogue ne serait qu’un jeu aux règles fixées d’avance – à moins qu’ils ne les inventent au fur et à mesure? Peut-être ne sont-ils plus ou pas encore amants. Peut-être leur couple est-il sans âge, s’amusant des ambiguïtés de l’amitié et du désir, glissant de la torpeur de la saison à la clarté changeante de la lumière qui vibre sous les arbres. À chacun de rêver ce qu’ils sont, comme peut-être ils le font eux-mêmes. Chronologie et météorologie, mémoire et sensation sont ici comme des pulsations qui lentement s’accordent pour battre ensemble – au fil d’une conversation – un seul rythme fondamental, jusqu’aux dernières paroles avant l’obscurité : « Ô qui sait ce qui sommeille dans la profondeur du temps ».

à lire Les Beaux Jours d'Aranjuez de Peter Handke, version originale française de l'auteur, Le Bruit du temps, 2012.

Générique

mise en scène Luc Bondy
scénographie Amina Handke
costumes Eva Desseker
lumières Dominique Bruguière
son David Müllner
dramaturgie Klaus Missbach

avec Dörte Lyssewski, Jens Harzer

production Wiener Festwochen et Burgtheater (Vienne).

créé au Wiener Festwochen le 15 mai 2012.

Metteur en scène

Luc Bondy

Né en 1948 à Zurich, il entame dès la fin des années 1960 une carrière de metteur en scène qui l’amène à signer plus de soixante-dix spectacles, d’abord à travers toute l’Allemagne puis dans le monde entier.

Luc Bondy, qui a entre autres succédé à Peter Stein à la Schaubühne et dirigé les Wiener Festwochen de 2001 à 2013, a abordé les auteurs les plus variés : Beckett, Bond, Büchner, Crimp, Euripide, Fassbinder, Genet, Gœthe, Gombrowicz, Handke, Ibsen, Ionesco (Les Chaises, Nanterre, 2010), Marivaux, Molière, Pinter, Racine, Reza, Schnitzler (Terre étrangère, Nanterre, 1984), Shakespeare, Botho Strauss, Tchekhov, Witkiewicz...

À l’opéra, du Wozzeck de Berg (Hambourg 1976) à Charlotte Salomon de Marc-André Dalbavie (création mondiale au Festival de Salzbourg 2014), il a monté Bœsmans, Britten, Haendel, Mozart, Puccini, Strauss ou Verdi à Paris, Salzbourg, Florence, Milan, Londres, Vienne, Bruxelles...

Au cinéma, il a réalisé trois films : Die Ortliebschen Frauen (1979) ; Terre étrangère, avec Michel Piccoli, Bulle Ogier, Alain Cuny (1988) ; Ne fais pas ça avec Nicole Garcia, Natacha Régnier, Dominique Reymond (2004).

Il a écrit plusieurs livres, publiés chez Grasset ou Christian Bourgois. Dernière parution : Toronto (Zsolnay, Vienne 2012).  

Luc Bondy, qui dirigeait l'Odéon depuis 2012, est décédé le 28 novembre 2015, à la suite d'une pneumonie.

 

Ivanov, photo de répétition. 2015 © Thierry Depagne

 

A l'Odéon-Théâtre de l'Europe :
John Gabriel Borkman, Henrik Ibsen, 1993
Phèdre, Racine, 1998
En attendant Godot, Samuel Beckett, 1999
La Mouette, Anton Tchekhov, 2002
Viol, Botho Strauss, 2006
Die schönen Tage von Aranjuez, Peter Handke, 2012
Le Retour, Harold Pinter, 2012
Les Fausses Confidences, Marivaux, 2014 (reprise en mai 2015)
Tartuffe, Molière, 2014 (reprise en janvier 2016)
Ivanov, Anton Tchekhov, 2015
 

Extrait

 

Ist es überhaupt eine Geschichte ?

DER MANN – Es war ein Falke. Die Bussarde und die Milane kreisen hoch über den Bäumen. Es sind die Falken, die durch die Wälder schießen wie Pfeile, einmal oben zwischen den Kronen, einmal unten zwischen den Stämmen. Nicht bloß einmal bin ich auf einen toten Falken gestoßen, der in einen Baum geknallt war. Ein kranker? Zu alt? Zu jung? – Deine erste Nacht mit einem Mann?

DIE FRAU – Es war keine Nacht. Und er, das war kein Mann. Und ich, ich bin keine Frau geworden. Und doch war’s ein Liebesakt. Er oder es ist über mich gekommen, und ich habe mich ihm hingegeben, ganz und gar, mit mehr als bloß Haut und Haar. Es war das Einswerden zweier Körper, und was für eines!

DER MANN – Erzähl.

DIE FRAU – Ich habe oft solch eine Lust, zu erzählen, vor allem diese Erfahrung – diese  Geschichte. Aber sowie ich bedrängt werde mit »Erzähl!« : Vorbei der Schwung.

DER MANN – Heute ist das was anderes. Heute ist ein anderer Tag. Es ist Sommer, wie vielleicht noch nie einer. Vielleicht der letzte Sommer überhaupt. Und außerdem bedränge ich dich nicht.

DIE FRAU – Ja, es ist Sommer, vielleicht der letzte hier. Und es war auch Sommer, damals an meinem ersten Liebestag, der mit keiner der späteren Liebesnächte sich vergleichen läßt. Ein Obstgarten. Hühnerdreck, grau, weiß, gesprenkelt, im frischgemähten Gras.

DER MANN – Eine hölzerne Leiter in einem Apfelbaum.

DIE FRAU – Erraten.

DER MANN –Und du hattest gerade deine achtzehn Jahre gefeiert.

DIE FRAU – Danebengeraten, einerseits. Ich war noch ein Kind, kaum zehn. Andrerseits: richtig geraten: Es war mein Geburtstag. – Oder irre ich mich, und es war nur ein Sonntag? Irgendein Sonntag im Sommer? Sicher ist: Ich war festtäglich gekleidet, weiß, ein langes weißes Kleid, weiße Socken, weiße Schuhe, mit flachen Absätzen. – Ich habe diese Geschichte noch niemandem erzählt, nicht einmal mir selber. – Ist es überhaupt eine Geschichte?

DER MANN – Erzähl. Wir werden sehen.

DIE FRAU – Es war Nachmittag. Ich auf einer Schaukel irgendwo tief in dem Obstgarten. Ein Apfel-, kein Kirschgarten, keine roten Flecken auf meinem Kleid, nicht vorher, und nicht danach. Keinerlei Erinnerung von Leuten um mich herum. Gleichwohl die spürbare Gegenwart der Meinigen, Mutter, Vater, Brüder, Schwestern. Und ich dort auf der Schaukel, mit einem immer größeren Schwung – wieder »Schwung« –, freier und freier von der Gegenwart der Meinen, für eine andere Gegenwart.

DER MANN – Nicht so schnell. – Schau doch. Was für ein Weiß, die Blütenblätter der Sommerwinden. Wie sie flattern und flittern im Wind. Und wie tief dunkel die Kelche sind.

 

 

 

Die schönen Tage von Aranjuez, Suhrkamp, 2012, pp. 8-11

Est-ce une histoire ?

L’HOMME – C’était un faucon. Les buses et les milans tournoient au-dessus des arbres. Ce sont les faucons qui traversent la forêt, tantôt les feuillages en haut, tantôt les troncs en bas, comme des flèches. Plus d’une fois j’ai trouvé un faucon mort qui est entré en collision avec un arbre. Etait-il malade ? Trop vieux ? Trop jeune ? – Ta première nuit avec un homme ?

LA FEMME – Ce n’était pas une nuit. Et lui, il n’était pas un homme. Et moi, je ne suis pas devenue une femme. Mais c’était quand même un acte d’amour, j’ai fait l’amour avec lui, et il a fait l’amour avec moi. C’était l’union physique, corporelle, physique. – C’était l’union de deux corps en un, et quelle union !

L’HOMME – Raconte.

LA FEMME – J’ai souvent envie de raconter, surtout cette expérience-là. Mais dès qu’on me demande : Raconte ! – élan coupé.

L’HOMME – Aujourd’hui, c’est différent. Aujourd’hui est un autre jour. C’est l’été, comme jamais. Peut-être le dernier après tout. Et ce n’était pas une demande.

LA FEMME – Oui, c’est l’été, comme pour la dernière fois ici. Et c’était un été aussi, ce jour-là. Non pas ma première nuit – mon premier jour d’amour. Un verger. Crottes des poulets, grises, blanches, dans l’herbe fraîchement coupée.

L’HOMME – Une échelle de bois dans un pommier.

LA FEMME – Devine.

L’HOMME – Et tu venais de fêter tes dix-huit ans.

LA FEMME – Mal deviné. D’une part j’étais encore enfant. J’avais juste dix ans. Mais bien deviné, d’autre part : c’était le jour de mon anniversaire. – Ou je me trompe, et c’était seulement un dimanche ? N’importe quel dimanche d’été ? Ce qui est sûr : j’étais habillée en vêtements de fête, clairs, une longue robe blanche, des chaussettes blanches, même des chaussures blanches, sans talon. – Je n’ai raconté l’histoire à personne, et même pas à moi seule. – Est-ce une histoire ?

L’HOMME – Raconte. On verra bien.

LA FEMME – C’était l’après-midi. Moi sur une balançoire quelque part dans le verger. Oui, une pommeraie, pas une cerisaie, pas de taches rouges sur ma robe, ni avant, ni après. Aucun souvenir des gens près de moi. Quand même la présence invisible des miens, mère, père, frères, soeurs. Et moi, sur cette balançoire, avec des élans – encore “élan” – de plus en plus libre, de plus en plus libérée de la présence des miens pour une autre présence.

L’HOMME – Pas si vite. Regarde. Quel blanc, les pétales des fleurs de liseron. Comme elles ondulent en flottant au vent. Et comme la corolle est d’un sombre profond.
 

Extrait de Les Beaux jours d’Aranjuez, Le Bruit du Temps, 2012, pp. 13-17