Medea

d’après Euripide
texte et mise en scène Simon Stone / artiste associé



1h20

du 7 au 11 juin 2017

Odéon 6e

avec Fred Goessens, Aus Greidanus jr., Marieke Heebink, Bart Slegers, et Eva Heijnen, David Kempers, David Roos, Jip Smit

Simon Stone s’est très vite imposé un peu partout en Europe par la qualité de son travail de chef de troupe et d’adaptateur de classiques. En 2014, ce voyageur polyglotte a fait halte aux Pays-Bas, à l’invitation d’Ivo van Hove, directeur du Toneelgroep Amsterdam, pour y créer sa vision personnelle de Médée. Sa rencontre avec la troupe a produit un spectacle d’une force et d’une évidence saisissantes.

L’approche de Stone est simple : il prend le mot « adaptation » au sérieux. La tragédie d’Euripide est évidemment un matériau poétique splendide, mais elle constituait déjà en son temps la réécriture d’une légende antérieure. D’un autre côté, la terrible histoire vraie de Debora Green (une femme américaine qui tua deux de ses trois enfants en mettant le feu à la maison familiale après avoir tenté en vain d’empoisonner son mari) est certainement poignante, mais elle ne reste qu’une nouvelle de quelques lignes tant qu’un artiste ne s’en empare pas afin de susciter en nous la terreur et la pitié. Comme Euripide, Simon Stone s’approprie librement la matière d’un récit qui le précède. Comme tout lecteur de journal, il s’intéresse à ce qui se passe aujourd’hui autour de lui. La tragédie grecque séculaire et le fait divers américain du milieu des années 1990, la fiction et le vécu, se renforcent l’un l’autre.

Dans cette version que Stone a composée spécialement pour les comédiens en les faisant travailler à partir d’improvisations, Médée et Jason sont devenus Anna et Lucas. Elle est chercheuse en pharmacie et sort à peine d’un séjour en clinique. Lui se sent attiré par Clara, la jeune et séduisante fille de son patron, un certain Christopher. Elle espère pouvoir renouer avec lui, repartir sur de nouvelles bases, retrouver leur entente amoureuse. Quand la pièce s’ouvre, ils se parlent d’une voix douce, mais à plusieurs mètres l’un de l’autre. La scène est d’un blanc éclatant : rien ne semble pouvoir s’y cacher. Sur un vaste écran sont projetés des gros plans de leurs visages. Anna ne voit pas ce que Lucas peut voir :  les pattes d’oie au coin de ses yeux, l’éclat terni de sa chevelure. La magicienne du mythe est devenue une femme d’aujourd’hui, cruellement exposée à la perte de sa jeunesse.

Leurs enfants, eux aussi, sont de notre temps. Ils s’amusent comme ils peuvent. Par exemple, en surprenant leurs parents au lit pour les filmer en vidéo dans le cadre d’un projet scolaire sur leur vie de famille (papa apprécie beaucoup moins leur irruption que maman). Les garçons ont chacun une personnalité, un nom propre, une voix que la version antique leur refusait. Du coup, Simon Stone déplace l’accent de la solitude de la mère vers le meurtre des fils, de l’étrangeté de Médée vers la terrible logique d’un drame qui se joue à plusieurs.

« Qu’est-ce qui pourrait pousser une mère », se demande Stone, « à commettre l’infanticide ? » À mesure que la fin approche, une menace se fait sentir, d’abord presque imperceptible, comme une gêne qui devient malaise, puis s’aggrave encore... Décapé, ramené dans notre siècle, le geste de Médée n’est plus tenu à une distance trop rassurante. Et celle qui l’accomplit, désormais si proche de nous, est à l’image de ses victimes : humaine, trop humaine, plus que jamais.