Das Weisse vom Ei (Une île flottante)

Marthaler, on se l'imagine disant «Théâtre !» comme un maître de cérémonie lève la main et n'a qu'à s'écrier «Musique !» pour qu'aussitôt l'orchestre joue. Comme s'il lui suffisait d'un geste et de ce mot-là pour qu'à l'instant le théâtre soit présent, entièrement, et nous enveloppe dans une entente d'une autre sorte. «Théâtre !» et nous voilà pris, embarqués comme on peut l'être par la musique, dans un monde où rien ne veut plus rien dire et où tout fait sens. Où s'ouvre dans le temps quotidien une brèche de quelques instants où l'on accepte tout sans nul besoin de comprendre, dans un suspens aussi mystérieux qu'évident – où l'évidence et le mystère, loin de s'opposer, deviennent condition l'un de l'autre.

Ne cherchez donc pas d'île flottante dans le théâtre complet de Labiche : il n'y en a pas. Mais donner un nom de dessert à un spectacle d'après l'auteur du Prix Martin (créé à l'Odéon la saison dernière par Peter Stein), voilà une belle idée qui ressemble bien à Christoph Marthaler, magicien de théâtre et spirituel Prospero de cette île savoureuse entre toutes. Plutôt que de monter un seul texte de Labiche, le maître suisse a extrait de ses œuvres des matériaux à accommoder à sa manière inimitable. Cette fois-ci, il est parti de La Poudre aux yeux, une comédie en deux actes déjà hilarante en elle-même. On y voit s'affronter deux bonnes familles bourgeoises aux noms vaguement évocateurs de bêtes à poils ou à plumes, chacune pourvue d'un enfant en âge d'être marié. Cela tombe bien : Emmeline Malingear et Frédéric Ratinois font déjà tant de musique ensemble qu'on a commencé à jaser dans le voisinage... Il est donc urgent d'ouvrir les pourparlers matrimoniaux.
Histoire de les pimenter un peu, Marthaler s'amuse à faire négocier les pères de famille en français et en allemand. Bien entendu, aucun des deux ne maîtrise la langue de l'autre... Et comme pour ruiner définitivement toute chance de surmonter les malentendus, il leur incorpore délicatement un joli morceau d'Un Mouton à l’entresol, puis saupoudre le tout de délirantes surprises du chef. La première d'entre elles, un prologue polyphonique et polyglotte prononcé à l'avant-scène par la troupe impavide, dynamite allègrement toute chance de «comprendre» quoi que ce soit, comme pour nous préparer aux joyeuses loufoqueries du royaume de théâtre qui nous attend derrière le lourd rideau de velours. Quelques instants plus tard, sous l'œil inscrutable des vieux portraits de famille (au fait, laquelle ?...) qui ornent tous les murs, une pendule inconsolable sonne obstinément une heure qui n'en finit plus, avant que quelques vers du Jabberwocky de Lewis Carroll récités par un Graham Valentine plus pince-sans-rire que jamais achèvent de faire vibrer le diapason de la plus pure absurdité...

Chez l'imprévisible Labiche revu par Marthaler, il n'y a pas que les horloges qui soient déréglées. Il suffit d'un dialogue repris da capo comme un air d'opéra pour qu'on se retrouve de plain-pied chez Ionesco. Il suffit d'une prise électrique située un peu trop loin d'un appareil à brancher pour que le fil électrique se torde comme un serpent python échappé d'un cauchemar à la Tati. Il suffit d'un siège qui cède sous un postérieur pour évoquer le Brecht de La Noce chez les petits-bourgeois ou les pantomimes des grands comiques du cinéma muet. Il suffit qu'un piano soit une harpe – et il l'est – pour livrer la scène à tous les carambolages de l'humour dada... Marthaler s'approprie comme nul autre tout ce qu'il touche et l'affole pour le rendre plus vrai que nature. Sous la conduite de ce diable d'artiste, l'île flottante du vaudeville largue les amarres de l'intrigue et prend gaiement le large, au vent de la plus libre fantaisie.  

Odéon 6e
Place de l'Odéon Paris 75006 France

Das Weisse vom Ei (Une île flottante)

11 mars 29 mars

d'Eugène Labiche, Christoph Marthaler, Anna Viebrock, Malte Ubenauf et les acteurs

mise en scène Christoph Marthaler

avec Marc Bodnar, Carina Braunschmidt, Charlotte Clamens, Raphael Clamer, Catriona Guggenbühl, Ueli Jäggi, Graham F. Valentine, Nikola Weisse

Lieu

Odéon 6e

Durée

2h20

Votre venue

Odéon 6e Accès

Tarifs

de 6€ à 38€
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– Eh bien, et ce client ?
– Ah ! Que tu es curieuse !... C'est un cocher de la maison qui a reçu un coup de pied de cheval... Là !
– Un cocher ?... Mon compliment !... Demain, on viendra te chercher pour le cheval.

Marthaler, on se l'imagine disant «Théâtre !» comme un maître de cérémonie lève la main et n'a qu'à s'écrier «Musique !» pour qu'aussitôt l'orchestre joue. Comme s'il lui suffisait d'un geste et de ce mot-là pour qu'à l'instant le théâtre soit présent, entièrement, et nous enveloppe dans une entente d'une autre sorte. «Théâtre !» et nous voilà pris, embarqués comme on peut l'être par la musique, dans un monde où rien ne veut plus rien dire et où tout fait sens. Où s'ouvre dans le temps quotidien une brèche de quelques instants où l'on accepte tout sans nul besoin de comprendre, dans un suspens aussi mystérieux qu'évident – où l'évidence et le mystère, loin de s'opposer, deviennent condition l'un de l'autre.

Ne cherchez donc pas d'île flottante dans le théâtre complet de Labiche : il n'y en a pas. Mais donner un nom de dessert à un spectacle d'après l'auteur du Prix Martin (créé à l'Odéon la saison dernière par Peter Stein), voilà une belle idée qui ressemble bien à Christoph Marthaler, magicien de théâtre et spirituel Prospero de cette île savoureuse entre toutes. Plutôt que de monter un seul texte de Labiche, le maître suisse a extrait de ses œuvres des matériaux à accommoder à sa manière inimitable. Cette fois-ci, il est parti de La Poudre aux yeux, une comédie en deux actes déjà hilarante en elle-même. On y voit s'affronter deux bonnes familles bourgeoises aux noms vaguement évocateurs de bêtes à poils ou à plumes, chacune pourvue d'un enfant en âge d'être marié. Cela tombe bien : Emmeline Malingear et Frédéric Ratinois font déjà tant de musique ensemble qu'on a commencé à jaser dans le voisinage... Il est donc urgent d'ouvrir les pourparlers matrimoniaux.
Histoire de les pimenter un peu, Marthaler s'amuse à faire négocier les pères de famille en français et en allemand. Bien entendu, aucun des deux ne maîtrise la langue de l'autre... Et comme pour ruiner définitivement toute chance de surmonter les malentendus, il leur incorpore délicatement un joli morceau d'Un Mouton à l’entresol, puis saupoudre le tout de délirantes surprises du chef. La première d'entre elles, un prologue polyphonique et polyglotte prononcé à l'avant-scène par la troupe impavide, dynamite allègrement toute chance de «comprendre» quoi que ce soit, comme pour nous préparer aux joyeuses loufoqueries du royaume de théâtre qui nous attend derrière le lourd rideau de velours. Quelques instants plus tard, sous l'œil inscrutable des vieux portraits de famille (au fait, laquelle ?...) qui ornent tous les murs, une pendule inconsolable sonne obstinément une heure qui n'en finit plus, avant que quelques vers du Jabberwocky de Lewis Carroll récités par un Graham Valentine plus pince-sans-rire que jamais achèvent de faire vibrer le diapason de la plus pure absurdité...

Chez l'imprévisible Labiche revu par Marthaler, il n'y a pas que les horloges qui soient déréglées. Il suffit d'un dialogue repris da capo comme un air d'opéra pour qu'on se retrouve de plain-pied chez Ionesco. Il suffit d'une prise électrique située un peu trop loin d'un appareil à brancher pour que le fil électrique se torde comme un serpent python échappé d'un cauchemar à la Tati. Il suffit d'un siège qui cède sous un postérieur pour évoquer le Brecht de La Noce chez les petits-bourgeois ou les pantomimes des grands comiques du cinéma muet. Il suffit qu'un piano soit une harpe – et il l'est – pour livrer la scène à tous les carambolages de l'humour dada... Marthaler s'approprie comme nul autre tout ce qu'il touche et l'affole pour le rendre plus vrai que nature. Sous la conduite de ce diable d'artiste, l'île flottante du vaudeville largue les amarres de l'intrigue et prend gaiement le large, au vent de la plus libre fantaisie.  


  • Das Weisse vom Ei (Une île flottante) | photo © Simon Hallström

    photo © Simon Hallström

  • Das Weisse vom Ei (Une île flottante) | photo © Simon Hallström

    photo © Simon Hallström

  • Das Weisse vom Ei (Une île flottante) | photo © Simon Hallström

    photo © Simon Hallström

Générique

décor et costumes Anna Viebrock
lumière HeidVoegelinLights
dramaturgie Malte Ubenauf
collaboration à la mise en scène Gerhard Alt, Rebekka David
collaboration au décor Blanka Rádóczy
collaboration aux costumes Christin-Marlen Freyler

production Theater Basel, Théâtre Vidy-Lausanne
coproduction Odéon-Théâtre de l'Europe, Théâtre national de Toulouse Midi-Pyrénées, Le Parvis – Scène nationale Tarbes Pyrénées

créé le 21 décembre 2013 au Theater Basel

avec le soutien du Cercle Giorgio Strehler


 

Metteur en scène

Christoph Marthaler

« Je suis Suisse, on n’y peut rien changer », dit de lui-même Christoph Marthaler, qui est en effet né à Erlenbach, dans le canton de Zurich, en 1951. Ses études musicales – il travaille entre autres le hautbois et la flûte – l’amènent à tenter quelques expériences de free jazz à base d’instruments anciens. Formé à l’école de Jacques Lecoq, dont il suit les cours pendant deux ans sans renoncer à la musique, il travaille pendant les années 70 au Neumarkttheater de Zurich, aux côtés de Horst Zanki, en tant que musicien de théâtre. En 1979, il fait à ce titre une tournée à travers toute la Suisse au sein du « Schaubude » de Peter Brogle.
Ses premiers projets musico-théâtraux, d’inspiration néo-dadaïste (Erik Satie, Kurt Schwitters) datent du début des années 80 et sont présentés sur des scènes alternatives zurichoises. Dans la décennie suivante, ses mises en scène au Théâtre de Bâle (où il est invité par Frank Baumbauer dès 1988), au Festival de Salzbourg, à la Deutsche Schauspielhaus de Hambourg et à la Volksbühne de Berlin confirment sa réputation de créateur théâtral, dont les œuvres contribuent à abolir les distinctions entre théâtre à texte et théâtre musical. Vers cette époque, Marthaler aime à élaborer, à partir de la forme simple et traditionnelle que constitue le récital chanté, plusieurs spectacles qui donnent à voir l’ « helvétitude », si l’on peut dire, à travers des chants de l’armée suisse, ou à l’occasion du sept-centième anniversaire de la Confédération. Mais le spectacle légendaire qui lui vaut une notoriété internationale, monté à la Volksbühne, est un requiem pour la RDA : Murx den Europäer ! Murx ihn ! Murx ihn ! Murx ihn ab ! (Bousille l'Européen ! Bousille-le ! Bousille-le ! Bousille-le bien!) en 1993.

La même année, Frank Baumbauer prend la direction du Schauspielhaus de Hambourg, et y invite Marthaler, qui y met en scène plusieurs de ses grands spectacles : Faust, Wurzel aus 1+2 (Faust. Racine de 1+2) d'après Goethe, Die Hochzeit (Le Mariage) de Canetti, Kasimir und Karoline de Horvath, et les projets Die Stunde Null oder Die Kunst des Servierens (L'Heure zéro ou L'art de servir) et Die Spezialisten, ein Gedenktraining für Führungskräfte (Les Spécialistes, un entraînement mémoriel pour cadres) - un spectacle qui, depuis sa création en 1995, a tourné dans le monde entier. Marthaler poursuit cependant son travail à la Volksbühne. Il y crée, entre autres, Sturm vor Shakespeare (Tempête devant Shakespeare), Drei Schwestern (Les trois sœurs) de Tchekhov, Lina Boeglis Reise (Le Voyage de Lina Boegli), La Vie parisienne de Jacques Offenbach, sous la direction de Sylvain Cambreling. Encouragé par Cambreling et en étroite collaboration artistique avec lui, Marthaler commence dès lors à mettre en scène des opéras : Pelléas et Mélisande de Debussy, Luisa Miller de Verdi, Fidelio de Beethoven, Pierrot Lunaire /Quatuor pour la fin du temps de Schönberg /Messiaen, Katja Kabanova de Janacek, Les Noces de Figaro de Mozart.

En 2000, Marthaler prend la direction du Schauspielhaus de Zurich avec la dramaturge Stefanie Carp. Il y met notamment en scène Was ihr wollt (La Nuit des rois) de Shakespeare, Die schöne Müllerin (La Belle meunière) de Schubert, les projets Hotel Angst (Hôtel peur), Groundings, Goldene Zeiten (L'Age d'or), In den Alpen (Aux alpes) de Jelinek, et enfin Dantons Tod (La Mort de Danton) de Büchner. Néanmoins, il continue de travailler à la Volksbühne où il réalise Die zehn Gebote (Les dix commandements) d'après Viviani et Lieber nicht (Plutôt pas) d'après Bartleby, une nouvelle de Melville.

En juin 2004, Marthaler a quitté la direction du Schauspielhaus de Zurich après une dernière création : O. T., eine Ersatzpassion. Il travaille depuis comme metteur en scène indépendant.
En 2005 il a créé à Vienne, dans une section de l'hôpital Otto-Wagner, Schutz vor der Zukunft (Se protéger de l'avenir).
En 2007 il crée à Berlin les Légendes de la Forêt viennoise (Geschichten aus dem Wiener Wald) d'Horvath, qui tourne en France, et reprend les Noces de Figaro à l'Opéra de Paris.
Artiste associé du Festival d’Avignon en 2010, Marthaler a obtenu le Prix Konrad Wolf 1996 (décerné par l’Académie de Berlin), le Prix Nestroy, le Prix du Théâtre Européen. En 1997, il a partagé le Prix de Théâtre du Land de Bavière avec sa décoratrice et costumière attitrée, Anna Viebrock ; en 2011, il a également été distingué par le Prix Fritz Kortner et par l’Anneau Reinhart, la plus haute distinction pour une personnalité du théâtre suisse.

Christoph Marthaler à l'Odéon :
Was ihr wollt / La Nuit des rois ou Ce que vous voudrez, d'après Shakespeare, en 2002
Seemanslieder, d'après Herman Heijermans, en 2005
Dantons tod (La Mort de Danton) de Büchner, en 2006
Maeterlinck, d'après Maeterlinck, en 2007
 

Auteur

Eugène Labiche

(1815 - 1888)
Issu d'une famille appartenant à la bourgeoisie parisienne, Eugène Labiche en fut un observateur attentif, exposant avec justesse des types psychologiques de ce milieu ainsi que le rôle de l'argent dans la société française sous le Second Empire et les débuts de la Troisième République.
En 1839 paraît son unique roman, La Clef des champs. Il s'essaie également à la critique dramatique, livrant ses articles à la Revue du Théâtre, avant de se consacrer à l'écriture pour le théâtre.

Cet auteur dramatique et comique s'illustra surtout dans le genre du vaudeville, qu'il décrit lui-même comme « l'art d'être bête avec des couplets ». Ses premières œuvres constituent des variations sur des scènes de la vie conjugale et de ses affres.
Ses personnages sont en majorité des figures archétypales du monde bourgeois. Il passe ainsi pour l'inventeur d'une figure emblématique de la société du XIXe siècle : le bourgeois crédule et philistin. Nombreuses sont les figures de beaux-pères irascibles, dans cette production gaie-satirique.

Ses productions théâtrales évolueront des vaudevilles en un acte aux grandes comédies de mœurs et de caractères : il laissera finalement plus de 173 pièces.
Parmi celles-ci, on représente souvent Un Chapeau de paille d'Italie (créée en 1852), considérée comme la plus réussie. Cette pièce, composée après le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte et le rétablissement de l'Empire, renouvelle le genre du vaudeville, dont la tradition est marquée par l'œuvre de Scribe, grâce à l'apport d'un thème nouveau : la recherche d'un objet égaré, sous la forme d'une course-poursuite qui engendre nombre d'événements imprévus.
Si ses comédies sont le plus souvent fondées sur des rebondissements successifs et des situations cocasses, l'humour léger vire parfois au cauchemar, en témoigne L'Affaire de la rue de Lourcine (1857). Parmi les mises en scène remarquables de cette pièce, on relève celle de Patrice Chéreau, en 1966, etcelle  de Klaus Michael Grüber, en 1989. Avec Le Voyage de Monsieur Perrichon (1860), Labiche propose une satire de la bourgeoisie du second Empire, nouvellement enrichie et ambitieuse.

Autre apport important, dans le champ de l'écriture pour la scène : le comique fondé sur l'absurde. Certes, Eugène Labiche n'est pas l'inventeur du théâtre de l'absurde, l'expression désignant surtout, dans la période de l'après seconde Guerre mondiale, les productions de Ionesco, d'Adamov, etc. Il a néanmoins initié une situation comique dépassant le « simple » quiproquo et sa propre tradition comique fondée sur une succession rythmée d'événements produisant les situations les plus extravagantes. Le critique Philippe Soupault [cf. Eugène Labiche, sa vie, son œuvre, Mercure de France, 1964] note que le théâtre d'Eugène Labiche comprend alors une certaine part de « cruauté », soit une manière plus grinçante de rire.

Labiche à l'Odéon :
- Doit-on le dire ?, ms Jean-Laurent Cochet (1977)
- L'Affaire de la rue de Lourcine, ms Jérome Deschamps et Macha Makeïeff (2007)

Extrait

MALINGEAR, entrant par le fond.
C'est moi... Bonjour, ma femme !
MADAME MALINGEAR
Tiens... Tu étais sorti ?... D'où viens-tu ?...
MALINGEAR
Je viens de voir ma clientèle.
MADAME MALINGEAR
Ta clientèle ! Je te conseille d'en parler... Tu ne soignes que les accidents de la rue, les gens qu'on écrase ou qui tombent par les fenêtres.
MALINGEAR, s'asseyant.
Eh bien, ce matin, on est venu me chercher à six heures... chez moi... J'ai un malade.
MADAME MALINGEAR
C'est un étranger, alors ?
MALINGEAR
Non... un Français.
MADAME MALINGEAR
C'est la première fois, depuis deux ans, qu'on songe à te déranger.
MALINGEAR, gaiement.
Je me lance.
MADAME MALINGEAR
à cinquante-quatre ans, il est temps ! Veux-tu que je te dise : c'est le savoir-faire qui te manque, tu as une manière si ridicule d'entendre la médecine !
MALINGEAR
Comment ?...
MADAME MALINGEAR
Quand, par hasard, le ciel t'envoie un client, tu commences par le rassurer... Tu lui dis : «Ce n'est rien ! c'est l'affaire de quelques jours.»
MALINGEAR
Pourquoi effrayer ?
MADAME MALINGEAR
Avec ce système-là, tu as toujours l'air d'avoir guéri un bobo, une engelure !... Je connais plusieurs de tes confrères... de vrais médecins, ceux-là ! Quand ils approchent
un malade, ce n'est pas pour deux jours ! Ils disent tout de suite : «Ce sera long, très long !» Et ils appellent un de leurs collègues en consultation.


Eugène Labiche : La Poudre aux yeux, Acte I, scène 2