La Réunification des deux Corées

Un titre volontairement énigmatique, quelques indications sur la scénographie... à part cela, rien n'avait filtré des intentions de Joël Pommerat alors qu'il travaillait à sa dernière création. Mais le public, dans toute sa diversité, en savait assez pour être au rendezvous : il s'agissait d'une création de la Compagnie Louis Brouillard, avec un noyau d'acteurs fidèles, un créateur de lumières, un inventeur de sons qui accompagnent Pommerat depuis des années, construisant avec lui une œuvre théâtrale dont tous saluent aujourd'hui la cohérence et l'importance. La Réunification des deux Corées s'est donc joué chaque soir devant une salle comble – raison plus que suffisante pour que ce travail soit repris aujourd'hui. Les précédents spectacles de Pommerat à l'Odéon, Ma Chambre froide et Cendrillon, se concentraient sur le sort d'une héroïne. La Réunification des deux Corées renoue avec une veine antérieure. Plutôt qu'une intrigue nous découvrons ici une vingtaine de scènes indépendantes, déployées dans un long espace bifrontal comme on jette les dés sur le tapis vert d'une table.
La construction procède par variations contemporaines autour d'un thème immémorial : c'est d'amour qu'il est ici question. Mais tel que le perçoit Pommerat, l'amour est toujours trop vite nommé. Même le plus réducteur des résumés le démontre. La femme de la première scène veut quitter son mari parce qu'elle préfère la solitude à «cette absence d'amour.» Celle de la scène suivante ne parvient pas à nommer la «part» d'elle-même perdue en l'autre qu'elle tient tant à récupérer. Quant à la femme de ménage qui espère retrouver son ex-mari pour reprendre la vie commune, il lui suffirait de lever les yeux pour mesurer combien ses espoirs sont vains...

Où donc est-il, cet amour insaisissable, invisible ? Il semble inséparable d'histoires qu'on se raconte sur soi et sur les autres, nourries de manques, de mystères, de malentendus vitaux que rien ne pourra vraiment dissiper. Tout dialogue qu'il anime ne peut être qu'un dialogue de sourds. Déchirant ou désopilant (plusieurs scènes démontrent que l'un n'empêche pas l'autre), l'amour selon Pommerat a partie liée avec la perte et la séparation. Avec le tâtonnement, la maladresse et la violence aussi. Il est une illusion multipliée par l'autre. Et lorsqu'il intervient, le crescendo du corps-à-corps, passionnel ou mortel, n'est jamais bien loin.

 


La Réunification des deux Corées de Joël... par TheatreOdeon

 

Tel est donc le secret que recélait, non sans humour, le titre du spectacle. Mais ce secret, comme celui de toute réussite en art, n'y a rien perdu : divulgué, il n'est pas près d'être éventé. La Séparation..., c'est le destin d'êtres qui dès l'origine sont tourmentés à la fois par la solitude et le besoin de lui échapper. L'amour, avant même d'être une rencontre, paraît ici être fait de retrouvailles, et ne pouvoir advenir que sur le fond obscur d'une perte. Comme si toute union n'était que réunion ou réunification, élevant parfois notre existence à la hauteur d'un mythe, mais gardant toujours en soi la cicatrice d'une déchirure fondamentale ou fondatrice à laquelle l'amour est aveugle. Vingt fois de suite, Pommerat en relance les dés. Vingt fois de suite, amenant d'autres coups, il nous ramène à l'évidence de ce jeu. Et de part et d'autre de la scène, pareille à une frontière qui aurait pris de l'épaisseur – un no man's land –, les spectateurs se faisant face se voient sans se voir, tandis que l'amour (toujours le même, jamais le même) travaille au corps les personnages qui passent, entre les deux murs de public, comme en un défilé où chacun peut se reconnaître.  

 

Tous les textes de Joël Pommerat sont édités chez Actes-Sud. Certains spectacles ont été filmés et édités à la COPAT.

Une année sans été de Catherine Anne, mis en scène par Joël Pommerat et présenté aux Ateliers Berthier de l'Odéon-Théâtre de l'Europe en avril dernier est repris au Théâtre Paris-Villette du 19 au 30 novembre 2014. réservation / information resa@theatre-paris-villette.fr

Berthier 17e
France

La Réunification des deux Corées

10 décembre 31 janvier

de Joël Pommerat

avec Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Yannick Choirat, Philippe Frécon, Ruth Olaizola, Marie Piemontese, Anne Rotger, David Sighicelli, Maxime Tshibangu

Lieu

Berthier 17e

Durée

1h50

Votre venue

Berthier 17e Accès

Tarifs

de 6€ à 38€. Soirée de nouvel an : mercredi 31 décembre à 20h, représentation et coupe de champagne, tarif unique 45€
En savoir plus

C'est quoi un couple ordinaire ?

Un titre volontairement énigmatique, quelques indications sur la scénographie... à part cela, rien n'avait filtré des intentions de Joël Pommerat alors qu'il travaillait à sa dernière création. Mais le public, dans toute sa diversité, en savait assez pour être au rendezvous : il s'agissait d'une création de la Compagnie Louis Brouillard, avec un noyau d'acteurs fidèles, un créateur de lumières, un inventeur de sons qui accompagnent Pommerat depuis des années, construisant avec lui une œuvre théâtrale dont tous saluent aujourd'hui la cohérence et l'importance. La Réunification des deux Corées s'est donc joué chaque soir devant une salle comble – raison plus que suffisante pour que ce travail soit repris aujourd'hui. Les précédents spectacles de Pommerat à l'Odéon, Ma Chambre froide et Cendrillon, se concentraient sur le sort d'une héroïne. La Réunification des deux Corées renoue avec une veine antérieure. Plutôt qu'une intrigue nous découvrons ici une vingtaine de scènes indépendantes, déployées dans un long espace bifrontal comme on jette les dés sur le tapis vert d'une table.
La construction procède par variations contemporaines autour d'un thème immémorial : c'est d'amour qu'il est ici question. Mais tel que le perçoit Pommerat, l'amour est toujours trop vite nommé. Même le plus réducteur des résumés le démontre. La femme de la première scène veut quitter son mari parce qu'elle préfère la solitude à «cette absence d'amour.» Celle de la scène suivante ne parvient pas à nommer la «part» d'elle-même perdue en l'autre qu'elle tient tant à récupérer. Quant à la femme de ménage qui espère retrouver son ex-mari pour reprendre la vie commune, il lui suffirait de lever les yeux pour mesurer combien ses espoirs sont vains...

Où donc est-il, cet amour insaisissable, invisible ? Il semble inséparable d'histoires qu'on se raconte sur soi et sur les autres, nourries de manques, de mystères, de malentendus vitaux que rien ne pourra vraiment dissiper. Tout dialogue qu'il anime ne peut être qu'un dialogue de sourds. Déchirant ou désopilant (plusieurs scènes démontrent que l'un n'empêche pas l'autre), l'amour selon Pommerat a partie liée avec la perte et la séparation. Avec le tâtonnement, la maladresse et la violence aussi. Il est une illusion multipliée par l'autre. Et lorsqu'il intervient, le crescendo du corps-à-corps, passionnel ou mortel, n'est jamais bien loin.

 

La Réunification des deux Corées de Joël... par TheatreOdeon

 

Tel est donc le secret que recélait, non sans humour, le titre du spectacle. Mais ce secret, comme celui de toute réussite en art, n'y a rien perdu : divulgué, il n'est pas près d'être éventé. La Séparation..., c'est le destin d'êtres qui dès l'origine sont tourmentés à la fois par la solitude et le besoin de lui échapper. L'amour, avant même d'être une rencontre, paraît ici être fait de retrouvailles, et ne pouvoir advenir que sur le fond obscur d'une perte. Comme si toute union n'était que réunion ou réunification, élevant parfois notre existence à la hauteur d'un mythe, mais gardant toujours en soi la cicatrice d'une déchirure fondamentale ou fondatrice à laquelle l'amour est aveugle. Vingt fois de suite, Pommerat en relance les dés. Vingt fois de suite, amenant d'autres coups, il nous ramène à l'évidence de ce jeu. Et de part et d'autre de la scène, pareille à une frontière qui aurait pris de l'épaisseur – un no man's land –, les spectateurs se faisant face se voient sans se voir, tandis que l'amour (toujours le même, jamais le même) travaille au corps les personnages qui passent, entre les deux murs de public, comme en un défilé où chacun peut se reconnaître.  

 

Tous les textes de Joël Pommerat sont édités chez Actes-Sud. Certains spectacles ont été filmés et édités à la COPAT.

Une année sans été de Catherine Anne, mis en scène par Joël Pommerat et présenté aux Ateliers Berthier de l'Odéon-Théâtre de l'Europe en avril dernier est repris au Théâtre Paris-Villette du 19 au 30 novembre 2014. réservation / information resa@theatre-paris-villette.fr


  • La Réunification des deux Corées  | Photo Elisabeth Carecchio

    Photo Elisabeth Carecchio

  • La Réunification des deux Corées  | Photo Elisabeth Carecchio

    Photo Elisabeth Carecchio

  • La Réunification des deux Corées  | Photo Elisabeth Carecchio

    Photo Elisabeth Carecchio

  • La Réunification des deux Corées  | Photo Elisabeth Carecchio

    Photo Elisabeth Carecchio

  • La Réunification des deux Corées  | Photo Elisabeth Carecchio

    Photo Elisabeth Carecchio

Générique

scénographie et lumière Éric Soyer
costumes Isabelle Deffin
son François Leymarie, Grégoire Leymarie
musique originale Antonin Leymarie
vidéo Renaud Rubiano
 

production Odéon-Théâtre de l’Europe, Compagnie Louis Brouillard
coproduction Théâtre National – Bruxelles, Folkteatern – Göteborg, Teatro Stabile di Napoli – Naples, Théâtre français du Centre national des Arts du Canada – Ottawa, CNCDC de Châteauvallon, La Filature Scène Nationale – Mulhouse, les Théâtre de la Ville de Luxembourg, Le Parapluie (Centre des Arts de Rue – Aurillac)
en collaboration avec le Teatrul National Radu Stanca – Sibiu
avec le soutien du Programme Culture de l'Union européenne, dans le cadre du projet Villes en scène/Cities on stage
Joël Pommerat est artiste associé au Théâtre National – Bruxelles et à l'Odéon-Théâtre de l'Europe. Il fait partie de l’association d’artistes de Nanterre-Amandiers
la Compagnie Louis Brouillard reçoit le soutien du Ministère de la Culture/Drac-Île-de-France et de la Région Île-de-France


extrait de «Scènes de la vie conjugale» d'Ingmar Bergman dans la traduction de Lucie Albertini Guillevic et Carl Gustav Bjurström © Éditions Gallimard

créé le 17 janvier 2013 aux Ateliers Berthier de l'Odéon-Théâtre de l'Europe


Une année sans été de Catherine Anne, mis en scène par Joël Pommerat et présenté aux Ateliers Berthier de l'Odéon-Théâtre de l'Europe en avril dernier est repris au Théâtre Paris-Villette du 19 au 30 novembre 2014. réservation / information resa@theatre-paris-villette.fr
 

Metteur en scène

Joël Pommerat

Joël Pommerat est né en 1963 à Roanne.
Il fonde en 1990 la compagnie Louis Brouillard et crée depuis ses propres textes, dont Pôles et Treize étroites têtes (CDN des Fédérés, 1995 et 1997), Mon ami et Grâce à mes yeux (Théâtre Paris-Villette, 2001-2002), Qu’est-ce qu’on a fait ? (CDN de Caen, 2003), Au monde (créé en 2004 au TNS avant de partir en tournée en France et à l’étranger), Le Petit Chaperon rouge (Brétigny-sur-Orge, 2004), D’une seule main (Thionville, 2005). Les Marchands (TNS, 2006 ; Grand prix de littérature dramatique, 2007). Entre les deux volets de Je tremble (1) et (2), Pommerat présente son Pinocchio en 2008, puis deux spectacles qui valent à Louis Brouillard deux Molières des compagnies consécutifs : Cercles / Fictions aux Bouffes (2010) et Ma Chambre froide aux Ateliers Berthier (ce dernier spectacle, qui vaut également à Pommerat le Molière 2011 de l’auteur francophone vivant et le prix Europe pour le théâtre / nouvelles réalités, se voit par ailleurs décerner le Grand prix du syndicat de la critique).
Depuis, il a créé Cendrillon (Théâtre National, Bruxelles, 2011), La Grande et fabuleuse histoire du commerce (Comédie de Béthune, 2011), La Réunification des deux Corées (Odéon, 2013, reprise en 2014), et mis en scène un texte de Catherine Anne : Une année sans été, présenté aux Ateliers Berthier en avril 2014.  À l'automne 2015 il crée Ça ira (1), fin de Louis, au Théâtre Nanterre-Amandiers.

Les textes de Joël Pommerat sont édités chez Actes Sud-Papiers.
Ils sont  traduits en anglais, allemand, coréen, croate, espagnol, grec, italien, roumain, russe et suédois.

Sur Joël Pommerat et son travail :
Théâtres en présence  Actes Sud-Papiers/Collection Apprendre - mars 2007
Joël Pommerat, troubles de Joëlle Gayot et Joël Pommerat - Editions Actes Sud - août 2009

À l'Odéon :
- Pinocchio, d'après Carlo Collodi, création mars 2008 (reprise décembre 2010, reprise décembre 2015)
- Le Petit Chaperon rouge, d'après le conte populaire, décembre 2010
- Ma Chambre froide, création mars 2011 (reprise juin 2012)
- Cercles/Fictions, mai 2012
- Cendrillon, d'après le conte populaire, novembre 2011
- La Réunification des deux Corées, janvier 2013, reprise en décembre 2014
- Au monde et Les Marchands, septembre 2013
- Une année sans été,  avril 2014

 

Extrait

LA FEMME (après un temps). Mon mari et moi nous avons une confiance l'un dans l'autre qui est infinie... Si nous nous sommes mariés c'est parce que nous nous sommes reconnus exactement comme si nous avions trouvé l'un chez l'autre un morceau de nous-mêmes qui nous manquait... Il est indispensable à ma vie, tout comme moi je le suis à la sienne... C'est l'homme de ma vie... C'est l'homme qui va remplir ma vie jusqu'à ma mort... Je vais vous avouer un secret : nous venons de décider de faire un enfant.
Notre décision est prise et nous déménagerons certainement prochainement.

L'HOMME. C'est formidable.
Un temps.

LA FEMME. Il est déjà 2 heures ça y est, je crois. (Au bord des larmes, amère) Je suis fatiguée... J'en ai marre... Je vais avoir une tête affreuse demain en me réveillant.

L'HOMME. Ne vous inquiétez pas, je trouve que vous êtes plutôt jolie... même fatiguée... Ce n'est pas la première fois que je le remarque. (Un petit temps.) J'ai dit «plutôt jolie» pour ne pas vous gêner... Mais je pense «très jolie», je m'excuse.

LA FEMME. ça n'a aucune importance.
Un petit temps.

L'HOMME. Avec ma femme nous avons décidé de ne pas faire d'enfant, nous pensons que les enfants ne sont pas forcément indispensables à la vie de notre couple...

LA FEMME. Vous voulez que nous mettions de la musique ?


Joël Pommerat : La Réunification des deux Corées, Actes Sud, 2013, p. 57