Ivanov

Pourquoi monter Tchekhov aujourd’hui ?

Parce que Tchekhov est un classique. La question devient alors : pourquoi monter les classiques... mais il ne faut pas éluder la question sous des généralités. Car les classiques, il y en a de différentes sortes. Tchekhov l’est à la façon de Shakespeare. Il est à la fois passé et présent. Passé, il est à distance, et cela nous permet de mieux voir. Présent, il est avec nous, et cela nous permet de mieux sentir. C’est comme s’il chevauchait plusieurs temps. On a souvent dit que Shakespeare, à la charnière de deux époques, invente l’humanité moderne ; on peut en dire autant de Tchekhov. Chez l’Anglais, cette invention a un caractère épique, et ses protagonistes sont encore souvent des grands de ce monde, rois et princes, même si leur grandeur est vouée à la destruction. Chez le Russe, l’épique est détruit à son tour, discrètement, de l’intérieur – dégonflé. En quoi Tchekhov annonce Beckett.

Héritier de Shakespeare, Tchekhov sait comme lui que les «grandes questions» autrefois réservées aux consciences les plus haut placées peuvent désormais se poser partout et pour tous. Tous les êtres humains sont égaux en droit devant le désespoir, le désarroi, l’interrogation sans issue face à la folie des êtres et du monde, l’étonnement devant les possibilités de bonheur et de beauté qui continuent à s’ouvrir. Ils sont aussi égaux, bien entendu, devant le refus de s’interroger, l’abrutissement et la mécanisation machinale de la pensée ! Mais chez Tchekhov, la façon dont ces questions se posent n’est même plus une garantie en soi de noblesse ou de valeur. Hamlet se demandait dans son fameux monologue s’il est «plus noble» de se tuer tout de suite ou de tenir bon. Ivanov, lui, ne se sent que ridicule, et il se révolte contre ce ridicule, et il trouve ridicule cette révolte. Aucune chance de noblesse là-dedans – ceux qui croient le contraire, dit Ivanov, ne font que prendre des poses en se regardant dans la glace. Lui, dans son miroir, ne voit que ses premiers cheveux blancs, et dans ces conditions, vouloir se remarier, rêver à une nouvelle jeunesse, ne peut être à ses yeux que grotesque. Comme disait à peu près Marx à propos de Napoléon III, dit «le petit» : la première fois, l’Histoire est tragique ; la deuxième fois, elle est comique. Ivanov, qui est d’une fierté impitoyable face à lui-même, ne voit dans le dérisoire que l’humiliation, pas la drôlerie ; du ridicule, il ne peut ressentir que la honte cuisante, pas le risible qui pourrait l’en consoler un peu. Il ne veut pas répéter Hamlet, il ne veut pas être comique. Mais il ne peut pas l’éviter, ni le supporter non plus – s’il rit, ses plaies se rouvrent. C’est ce qui fait sa tragédie. Autrement dit, c’est comme si toutes les questions avaient déjà été posées, toutes les réponses déjà énoncées puis éventées, toute perspective de nouveauté flétrie d’avance. Ce qui n’est évidemment pas le cas. Mais ce sentiment de l’Histoire comme charge accablante et répétition vide, ce sens-là fait partie de la conscience moderne depuis le Romantisme, il ne peut pas ne pas en faire partie.

Certains esprits ne peuvent pas éviter de penser de telles pensées et de succomber sous leur poids. D’après Léon Chestov, qui en parle dans une formidable étude qu’il a consacrée à Tchekhov, l’une des grandes intuitions de l’auteur d’Ivanov, qui vient après le Romantisme et contribue à sa liquidation, c’est que la dénonciation de cet accablement, comme sa célébration lyrique plus ou moins complaisante, a vite fait de tourner elle-même au ridicule en se répétant elle-même indéfiniment. Ivanov est épuisé, dénonce son épuisement, trouve cette dénonciation ridicule, et cette conscience du ridicule achève de l’épuiser... C’est un cercle épouvantable, infernal, d’autant plus affreux que la source même de cet épuisement est perdue de vue. Selon Chestov, Tchekhov ne voyait pas comment on pourrait en sortir, sauf à se taper la tête contre les murs. Ce n’est même plus le roi qui est nu, c’est le réel. On ne peut plus voiler cette nudité. Devant elle, il n’y a plus qu’à fermer les yeux, ou à se les crever (quand on ne crève pas ceux des autres tout en hurlant que le roi n’est pas nu, ce qui est la «solution» des fanatiques). Est-ce que cette lecture est la bonne, est-ce que vraiment Tchekhov est aussi pessimiste et nihiliste que cela ? Évidemment, ce serait naïf de rétorquer : mais non, Tchekhov avait des convictions, il croyait au progrès, à la justice, il faut planter des arbres qui feront de l’ombre à nos petitsenfants, etc. Ce qui est d’ailleurs vrai, mais là n’est pas la question. Tchekhov est un artiste, pas un propagandiste de tel ou tel idéal. Il montre bien plus qu’il ne dit. Et c’est ce qui le rend inépuisable. Il ne dit pas simplement ce qui manque à l’humanité, il montre comment l’humanité est travaillée par ses manques, et comment ce travail de l’humanité, avec des hauts et des bas, peut déplacer parfois des lignes minuscules, voire invisibles. Surtout, il nous fait voir comment nous vivons ou survivons làdedans. Il décrit comment les êtres, malgré tout, persistent tels qu’ils sont, avec toutes leurs imperfections et leurs défauts plus ou moins risibles.

Ivanov, en 1887, entend ses bois «craquer sous la hache» ; en 1904, tous les spectateurs du dernier acte de La Cerisaie entendent à leur tour les coups de la cognée. Mais cette destruction n’est pas qu’une fermeture ou une mort. Elle a une part douloureuse, elle ouvre un vide, mais justement, le vide, c’est aussi une place libre, une ouverture, une affaire à suivre. Peut-être une éclaircie. On ne sait pas ce qui adviendra – ce ne sera pas forcément le pire, même s’il paraît souvent probable, pour des raisons que Tchekhov, précisément, expose si bien. Un classique, c’est quelqu’un qui se tient toujours au bord de l’avenir. Tchekhov, avant de mourir, a réclamé une coupe de champagne. Monter Tchekhov aujourd’hui, c’est boire à sa santé.

Luc Bondy, 5 février 2015  

Odéon 6e
Place de l'Odéon Paris 75006 France

Ivanov

02 octobre 01 novembre

d’Anton Tchekhov

mise en scène Luc Bondy

avec Christiane Cohendy, Victoire Du Bois, Ariel Garcia Valdès, Laurent Grévill, Marina Hands, Yves Jacques, Yannik Landrein, Roch Leibovici, Micha Lescot, Chantal Neuwirth, Nicolas Peduzzi, Dimitri Radochévitch, Fred Ulysse, Marie Vialle

Lieu

Odéon 6e

Durée

3h20 avec un entracte

Votre venue

Odéon 6e Accès

Tarifs

de 6€ à 40€
En savoir plus

Ouverture à la location le 02/09/2015 par internet, et le 09/09/2015 aux guichets et par téléphone.


Ну, режьте меня,
пилите...

Allez, coupez-moi
en morceaux,
sciez-moi en deux...

Pourquoi monter Tchekhov aujourd’hui ?

Parce que Tchekhov est un classique. La question devient alors : pourquoi monter les classiques... mais il ne faut pas éluder la question sous des généralités. Car les classiques, il y en a de différentes sortes. Tchekhov l’est à la façon de Shakespeare. Il est à la fois passé et présent. Passé, il est à distance, et cela nous permet de mieux voir. Présent, il est avec nous, et cela nous permet de mieux sentir. C’est comme s’il chevauchait plusieurs temps. On a souvent dit que Shakespeare, à la charnière de deux époques, invente l’humanité moderne ; on peut en dire autant de Tchekhov. Chez l’Anglais, cette invention a un caractère épique, et ses protagonistes sont encore souvent des grands de ce monde, rois et princes, même si leur grandeur est vouée à la destruction. Chez le Russe, l’épique est détruit à son tour, discrètement, de l’intérieur – dégonflé. En quoi Tchekhov annonce Beckett.

Héritier de Shakespeare, Tchekhov sait comme lui que les «grandes questions» autrefois réservées aux consciences les plus haut placées peuvent désormais se poser partout et pour tous. Tous les êtres humains sont égaux en droit devant le désespoir, le désarroi, l’interrogation sans issue face à la folie des êtres et du monde, l’étonnement devant les possibilités de bonheur et de beauté qui continuent à s’ouvrir. Ils sont aussi égaux, bien entendu, devant le refus de s’interroger, l’abrutissement et la mécanisation machinale de la pensée ! Mais chez Tchekhov, la façon dont ces questions se posent n’est même plus une garantie en soi de noblesse ou de valeur. Hamlet se demandait dans son fameux monologue s’il est «plus noble» de se tuer tout de suite ou de tenir bon. Ivanov, lui, ne se sent que ridicule, et il se révolte contre ce ridicule, et il trouve ridicule cette révolte. Aucune chance de noblesse là-dedans – ceux qui croient le contraire, dit Ivanov, ne font que prendre des poses en se regardant dans la glace. Lui, dans son miroir, ne voit que ses premiers cheveux blancs, et dans ces conditions, vouloir se remarier, rêver à une nouvelle jeunesse, ne peut être à ses yeux que grotesque. Comme disait à peu près Marx à propos de Napoléon III, dit «le petit» : la première fois, l’Histoire est tragique ; la deuxième fois, elle est comique. Ivanov, qui est d’une fierté impitoyable face à lui-même, ne voit dans le dérisoire que l’humiliation, pas la drôlerie ; du ridicule, il ne peut ressentir que la honte cuisante, pas le risible qui pourrait l’en consoler un peu. Il ne veut pas répéter Hamlet, il ne veut pas être comique. Mais il ne peut pas l’éviter, ni le supporter non plus – s’il rit, ses plaies se rouvrent. C’est ce qui fait sa tragédie. Autrement dit, c’est comme si toutes les questions avaient déjà été posées, toutes les réponses déjà énoncées puis éventées, toute perspective de nouveauté flétrie d’avance. Ce qui n’est évidemment pas le cas. Mais ce sentiment de l’Histoire comme charge accablante et répétition vide, ce sens-là fait partie de la conscience moderne depuis le Romantisme, il ne peut pas ne pas en faire partie.

Certains esprits ne peuvent pas éviter de penser de telles pensées et de succomber sous leur poids. D’après Léon Chestov, qui en parle dans une formidable étude qu’il a consacrée à Tchekhov, l’une des grandes intuitions de l’auteur d’Ivanov, qui vient après le Romantisme et contribue à sa liquidation, c’est que la dénonciation de cet accablement, comme sa célébration lyrique plus ou moins complaisante, a vite fait de tourner elle-même au ridicule en se répétant elle-même indéfiniment. Ivanov est épuisé, dénonce son épuisement, trouve cette dénonciation ridicule, et cette conscience du ridicule achève de l’épuiser... C’est un cercle épouvantable, infernal, d’autant plus affreux que la source même de cet épuisement est perdue de vue. Selon Chestov, Tchekhov ne voyait pas comment on pourrait en sortir, sauf à se taper la tête contre les murs. Ce n’est même plus le roi qui est nu, c’est le réel. On ne peut plus voiler cette nudité. Devant elle, il n’y a plus qu’à fermer les yeux, ou à se les crever (quand on ne crève pas ceux des autres tout en hurlant que le roi n’est pas nu, ce qui est la «solution» des fanatiques). Est-ce que cette lecture est la bonne, est-ce que vraiment Tchekhov est aussi pessimiste et nihiliste que cela ? Évidemment, ce serait naïf de rétorquer : mais non, Tchekhov avait des convictions, il croyait au progrès, à la justice, il faut planter des arbres qui feront de l’ombre à nos petitsenfants, etc. Ce qui est d’ailleurs vrai, mais là n’est pas la question. Tchekhov est un artiste, pas un propagandiste de tel ou tel idéal. Il montre bien plus qu’il ne dit. Et c’est ce qui le rend inépuisable. Il ne dit pas simplement ce qui manque à l’humanité, il montre comment l’humanité est travaillée par ses manques, et comment ce travail de l’humanité, avec des hauts et des bas, peut déplacer parfois des lignes minuscules, voire invisibles. Surtout, il nous fait voir comment nous vivons ou survivons làdedans. Il décrit comment les êtres, malgré tout, persistent tels qu’ils sont, avec toutes leurs imperfections et leurs défauts plus ou moins risibles.

Ivanov, en 1887, entend ses bois «craquer sous la hache» ; en 1904, tous les spectateurs du dernier acte de La Cerisaie entendent à leur tour les coups de la cognée. Mais cette destruction n’est pas qu’une fermeture ou une mort. Elle a une part douloureuse, elle ouvre un vide, mais justement, le vide, c’est aussi une place libre, une ouverture, une affaire à suivre. Peut-être une éclaircie. On ne sait pas ce qui adviendra – ce ne sera pas forcément le pire, même s’il paraît souvent probable, pour des raisons que Tchekhov, précisément, expose si bien. Un classique, c’est quelqu’un qui se tient toujours au bord de l’avenir. Tchekhov, avant de mourir, a réclamé une coupe de champagne. Monter Tchekhov aujourd’hui, c’est boire à sa santé.

Luc Bondy, 5 février 2015  


  • Ivanov | Photo © Thierry Depagne

    Photo © Thierry Depagne

  • Ivanov | Photo © Thierry Depagne

    Photo © Thierry Depagne

  • Ivanov | Photo © Thierry Depagne

    Photo © Thierry Depagne

  • Ivanov | Photo © Thierry Depagne

    Photo © Thierry Depagne

  • Ivanov | Photo © Thierry Depagne

    Photo © Thierry Depagne

  • Ivanov | Photo © Thierry Depagne

    Photo © Thierry Depagne

En vidéo

Générique

version scénique Macha Zonina, Daniel Loayza, Luc Bondy
d’après la première version d’Anton Tchekhov et la traduction d’Antoine Vitez

décor Richard Peduzzi   
costumes Moidele Bickel
lumière Bertrand Couderc
musique Martin Schütz
maquillages / coiffures Cécile Kretschmar

production Odéon-Théâtre de l’Europe
créé le 29 janvier 2015 à l’Odéon-Théâtre de l’Europe


avec le soutien du Cercle de l'Odéon

Metteur en scène

Luc Bondy

Né en 1948 à Zurich, il entame dès la fin des années 1960 une carrière de metteur en scène qui l’amène à signer plus de soixante-dix spectacles, d’abord à travers toute l’Allemagne puis dans le monde entier.

Luc Bondy, qui a entre autres succédé à Peter Stein à la Schaubühne et dirigé les Wiener Festwochen de 2001 à 2013, a abordé les auteurs les plus variés : Beckett, Bond, Büchner, Crimp, Euripide, Fassbinder, Genet, Gœthe, Gombrowicz, Handke, Ibsen, Ionesco (Les Chaises, Nanterre, 2010), Marivaux, Molière, Pinter, Racine, Reza, Schnitzler (Terre étrangère, Nanterre, 1984), Shakespeare, Botho Strauss, Tchekhov, Witkiewicz...

À l’opéra, du Wozzeck de Berg (Hambourg 1976) à Charlotte Salomon de Marc-André Dalbavie (création mondiale au Festival de Salzbourg 2014), il a monté Bœsmans, Britten, Haendel, Mozart, Puccini, Strauss ou Verdi à Paris, Salzbourg, Florence, Milan, Londres, Vienne, Bruxelles...

Au cinéma, il a réalisé trois films : Die Ortliebschen Frauen (1979) ; Terre étrangère, avec Michel Piccoli, Bulle Ogier, Alain Cuny (1988) ; Ne fais pas ça avec Nicole Garcia, Natacha Régnier, Dominique Reymond (2004).

Il a écrit plusieurs livres, publiés chez Grasset ou Christian Bourgois. Dernière parution : Toronto (Zsolnay, Vienne 2012).  

Luc Bondy, qui dirigeait l'Odéon depuis 2012, est décédé le 28 novembre 2015, à la suite d'une pneumonie.

 

Ivanov, photo de répétition. 2015 © Thierry Depagne

 

A l'Odéon-Théâtre de l'Europe :
John Gabriel Borkman, Henrik Ibsen, 1993
Phèdre, Racine, 1998
En attendant Godot, Samuel Beckett, 1999
La Mouette, Anton Tchekhov, 2002
Viol, Botho Strauss, 2006
Die schönen Tage von Aranjuez, Peter Handke, 2012
Le Retour, Harold Pinter, 2012
Les Fausses Confidences, Marivaux, 2014 (reprise en mai 2015)
Tartuffe, Molière, 2014 (reprise en janvier 2016)
Ivanov, Anton Tchekhov, 2015
 

Extrait

ИВАНОВ (один). Нехороший, жалкий и ничтожный я человек. Надо быть тоже жалким, истасканным, испитым, как Паша, чтобы еще любить меня и уважать. Как я себя презираю, боже мой! Как глубоко ненавижу я свой голос, свои шаги, свои руки, эту одежду, свои мысли. Ну, не смешно ли, не обидно ли? Еще года нет, как был здоров и силен, был бодр, неутомим, горяч, работал этими самыми руками, говорил так, что трогал до слез даже невежд, умел плакать, когда видел горе, возму– щался, когда встречал зло. Я знал, что такое вдохнов– ние, знал прелесть и поэзию тихих ночей, когда от зари до зари сидишь за рабочим столом или тешишь свой ум мечтами. Я веровал, в будущее глядел, как в глаза родной матери... А теперь, о боже мой! утомился, не верю, в безделье провожу дни и ночи. Не слушаются ни мозг, ни руки, ни ноги. Имение идет прахом, леса трещат под топором. (Плачет.) Земля моя глядит на меня, как сирота. Ничего я не жду, ничего не жаль, душа дрожит от страха перед завтрашним днем... А история с Саррой? Клялся в вечной любви, пророчил счастье, открывал перед ее глазами будущее, какое ей не снилось даже во сне. Она поверила. Во все пять лет я видел только, как она угасала под тяжестью своих жертв, как изнемогала в борьбе с совестью, но, видит бог, ни косого взгляда на меня, ни слова упрека!.. И что же? Я разлюбил ее... Как? Почему? За что? Не понимаю. Вот она страдает, дни ее сочтены, а я, как последний трус, бегу от ее бледного лица, впалой груди, умоляющих глаз... Стыдно, стыдно!
Пауза.
Сашу, девочку, трогают мои несчастия. Она мне, почти старику, объясняется в любви, а я пьянею, забываю про все на свете, обвороженный, как музыкой, и кричу: "Новая жизнь! счастье!" А на другой день верю в эту жизнь и в счастье так же мало, как в домового... Что же со мною? В какую пропасть толкаю я себя? Откуда во мне эта слабость? Что стало с моими нервами?  

 

IVANOV, seul. Je suis un être mauvais, pitoyable, nul. Il faut être aussi pitoyable, usé, alcoolique que Pavel pour m’aimer et m’estimer encore. Comme je me méprise, mon Dieu ! Comme je hais profondément ma voix, ma démarche, mes mains, ce vêtement, mes pensées. C’est ridicule, c’est affligeant, n’est-ce pas ? Il n’y a pas encore un an, j’étais fort et bien portant, j’étais vif, infatigable, passionné, je travaillais avec ces mains-là, je parlais si bien que j’arrivais à tirer des larmes à des brutes, je savais pleurer devant la douleur, je m’indignais devant le mal. Je connaissais l’inspiration, je savais le charme et la poésie des nuits tranquilles que l’on passe jusqu’à l’aube à travailler devant sa table ou à rêver pour apaiser son esprit. J’avais la foi, je regardais dans l’avenir comme on regarde dans les yeux de sa mère... Mais maintenant, oh ! mon Dieu ! je suis fatigué, je ne crois plus, je passe mes jours et mes nuits à ne rien faire. Je ne suis plus maître de mon cerveau, ni de mes mains, ni de mes jambes. Mon domaine tombe en poussière, mes bois craquent sous la hache. (Il pleure.) Ma terre me regarde comme une orpheline. Je n’attends rien, je ne regrette rien, mon âme tremble de peur devant le lendemain... Et mon histoire avec Sarah ? Je lui jurais un amour éternel, je lui promettais le bonheur, j’ouvrais devant ses yeux un avenir qu’elle n’avait jamais imaginé, même en rêve. Elle m’a cru. Et pendant ces cinq ans, sous mes yeux, elle n’a fait que s’exté- nuer sous le poids de ses sacrifices, lutter jusqu’à l’épuisement avec sa conscience, mais Dieu sait qu’elle n’a jamais eu ni un regard de travers ni un mot de reproche !... Et le résultat ? Je ne l’aime plus... Comment ? Pourquoi ? À quoi ça rime ? Je ne comprends pas. Elle souffre, ses jours sont comptés et moi, comme le dernier des lâches, je fuis son visage blême, sa poitrine creuse, ses yeux suppliants... j’ai honte, j’ai honte !
Un temps.
La petite Sacha est émue par mes malheurs. Elle me déclare son amour, à moi qui suis presque un vieillard ; je m’exalte, j’oublie tout comme sous le charme d’une musique et je m’écrie : «Vie nouvelle ! Bonheur !» Mais le lendemain, je crois autant à cette vie nouvelle et à ce bonheur qu’aux contes de fées... Qu’est-ce que j’ai donc ? Dans quel gouffre je me pousse moi-même ? D’où me vient cette faiblesse ? Qu’est-il arrivé à mes nerfs ?  

Autour du spectacle