10 octobre-21 novembre 2015 / Berthier 17e
création

Vu du pont

d’Arthur Miller mise en scène Ivo van Hove

avec Nicolas Avinée, Charles Berling, Pierre Berriau, Frédéric Borie, Pauline Cheviller, Alain Fromager, Laurent Papot, Caroline Proust

Durée

1h55

Lieu

Berthier 17e

Tarifs

de 8€ à 36€

When you have
no wife you have
dreams.

Quand on n’a pas
de femme on a des
rêves.

Il y avait un avenir

Vu de loin : un fait divers banal, de ceux qu’on oublie vite. Une histoire de gens modestes dans le New York prolétaire des années 1950, presque une enquête sociologique dans le milieu italo-américain des dockers du quartier de Red Hook, à l’ombre du colossal pont de Brooklyn.
Vu du pont : une tragédie aussi vieille que le conflit entre loi et justice, ou entre réalité et désir ; une version moderne du mythe du Paradis perdu. Du récit de quelques journées décisives dans la vie d’Eddie Carbone et de ses proches, Arthur Miller réussit à tirer la matière d’une intrigue immémoriale.

Eddie est docker et fier de l’être. Toute sa vie, il a lutté pour tenir sa promesse d’élever Catherine, la nièce de sa femme Béatrice, et de garantir un bel avenir à la petite orpheline. Voilà des années que cet homme de parole se saigne aux quatre veines pour tenir sa promesse en veillant sur elle, peut-être un peu trop jalousement. Eddie n’a pas vu – n’a sans doute pas voulu voir – que l’enfant a grandi, qu’elle est devenue une femme. Et il ne voit que trop quels regards les hommes portent à présent sur elle. Leur intérêt est l’un des signes que le temps qui passe ne se réduit pas au sempiternel retour du quotidien. Si Eddie refuse d’admettre cette convoitise que Katie suscite, c’est pour que la succession des jours reste suspendue dans un éternel présent : celui de l’enfance de sa petite fille chérie, celui d’un âge où rien ne troublait encore son amour quasiment paternel. Mais Katie n’en mûrit pas moins, commence à s’habiller pour plaire... Et le moment où elle-même éprouvera un désir à son tour n’est plus loin. «Qui peut savoir ce qui devra se dévoiler ? Eddie Carbone n’avait jamais pensé qu’il aurait un destin. Un homme travaille, élève sa famille, va au bowling, mange, vieillit, et puis il meurt. Maintenant, avec le passage des semaines, il y avait un avenir, il y avait un souci que rien ne pouvait dissiper.»

Le drame s’ouvre sur la soirée fatidique où Katie apprend à Eddie qu’elle désire profiter d’une occasion magnifique pour commencer à gagner sa vie, et de belle manière : grâce aux études qu’il lui a payées, son salaire de petite sténodactylo débutante sera supérieur à celui du docker. Le même soir, il accueille chez lui deux immigrés clandestins, Marco le taiseux et son frère Rodolfo le chanteur, des cousins de sa femme à qui il offre un toit par solidarité familiale... Dès lors, tous les éléments du drame sont en place. Son déroulement implacable nous est rapporté par Alfieri, acteur, témoin, et mémoire fidèle du destin d’Eddie Carbone. Italien de naissance et Américain d’adoption, Alfieri se tient à mi-chemin entre les valeurs de ses deux patries, entre les exigences absolues du code d’honneur traditionnel et le sens nécessaire du compromis. Homme de parole mais avant tout homme de loi, il se tient en quelque sorte sur le pont entre deux mondes et deux époques. Entre la scène, aussi, où revivent les épisodes du drame, et le public qui va y assister, à une distance d’où la vie secrète de Red Hook se donne à lire dans sa vraie perspective.

Prenant Miller au mot, Ivo van Hove a restitué à l’œuvre toute son acuité en invitant les interprètes à déchiffrer sous l’anecdote l’intensité des situations, et en inscrivant leurs affrontements dans un espace épuré, trifrontal, intemporel comme la fatalité dont Alfieri est le chœur et Eddie le protagoniste. C’est cette vision, qui triomphe à Londres depuis deux saisons, que le metteur en scène belge (de retour à l’Odéon après un mémorable Misanthrope en langue allemande) va recréer dans une nouvelle traduction française, avec une superbe distribution qui comprend notamment Caroline Proust (Béatrice), Alain Fromager (Alfieri) et Charles Berling dans le rôle d’Eddie Carbone.  

 

représentations avec audiodescription
dimanche 15 novembre à 15h
mardi 17 novembre à 20h
 

traduction française Daniel Loayza
dramaturgie Bart van den Eynde
décor et lumière Jan Versweyveld
costumes An D’Huys
son Tom Gibbons


production Odéon-Théâtre de l'Europe
coproduction Théâtre Liberté – Toulon
avec la participation artistique du Jeune théâtre national


création originale du Young Vic à Londres, le 10 février 2014 (version anglaise). 
Reprise au Wyndhams Theatre à Londres jusqu'au 11 avril 2015.


la pièce d'Arthur Miller est représentée par l’agence Drama-Suzanne Sarquier (www.dramaparis.com) en accord avec l’agence ICM, Buddy Thomas à New York


avec le soutien du Cercle de l'Odéon

van Hove Ivo

Né en 1958 à Heist-op-den-Berg (Belgique), Ivo van Hove a commencé sa carrière en 1981-82 en créant ses propres pièces : Geruchten (Rumeurs) et Ziektekiemen (Germes).
De 1990 à 2000 il a dirigé le Zuidelijk Toneel d’Eindhoven, ainsi que le Holland Festival entre 1998 et 2004. Il prend la tête du Toneelgroep Amsterdam en 2001.
Il y met en scène, entre autres, Angels in America de Tony Kushner, Opening Night et Husbands de John Cassavetes, Rocco et ses frères de Luchino Visconti, Théorème de Pier Paolo Pasolini, Antonioni-project d’après Michelangelo Antonioni, Cris et chuchotements d’Ingmar Bergman, La voix humaine de Jean Cocteau, La trilogie de la villégiature de Carlo Goldoni, Les enfants du Soleil de Maxime Gorki.
Ivo van Hove a présenté des productions au Festival d’Édimbourg, à la Biennale de Venise, au Festival de Hollande, à Theater der Welt (Allemagne), aux Wiener Festwochen (Autriche), mais a aussi travaillé à Londres, au Canada, à Lisbonne, Paris, Vérone, Hanovre, Porto, au Caire, en Pologne, à New York... Il a également monté de nombreux opéras.
En 2010, il crée Le Misanthrope (Der Menschenfeind) de Molière à la Schaubühne de Berlin, spectacle présenté aux Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe en mars 2012.
A View from the Bridge (Vu du pont) d’Arthur Miller, monté au Young Vic Theater de Londres le 4 avril 2014, lui a valu le Critics’ Circle Award 2015.
En 2015, Paris accueille Antigone de Sophocle avec Juliette Binoche (Théâtre de la Ville), puis la création aux Ateliers Berthier de Vu du pont. Il en reprend la version anglaise à Broadway, puis crée en novembre 2015 l’ultime projet de David Bowie : Lazarus, et revient en janvier 2016 au Théâtre de Chaillot avec Kings of War, d’après Shakespeare. Avec la troupe de la Comédie-Française, Ivo van Hove a été invité par le Festival d’Avignon à créer Les Damnés, d’après Visconti, à l’été 2016 dans la Cour d’honneur du Palais des Papes.

 

À écouter : l'émission hors-champ de France Culture. Laure Adler recevait Ivo van Hove le 16 juin 2016.

 

The ruins in things

ALFIERI: I am inclined to notice the ruins in things, perhaps because I was born in Italy... I only came here when I was twenty-five. In those days, Al Capone, the greatest Carthaginian of all, was learning his trade on these pavements, and Frankie Yale himself was cut precisely in half by a machine-gun on the corner of Union Street, two blocks away. Oh, there were many here who were justly shot by unjust men. Justice is very important here.
But this is Red Hook, not Sicily. This is the slum that faces the bay on the seaward side of Brooklyn Bridge. This is the gullet of New York swallowing the tonnage of the world. And now we are quite civilized, quite American. Now we settle for half, and I like it better. I no longer keep a pistol in my filing cabinet.
And my practice is entirely unromantic.
My wife has warned me, so have my friends; they tell me the people in this neighbourhood lack elegance, glamour. After all, who have I dealt with in my life? Longshoremen and their wives, and fathers, and grandfathers, compensation cases, evictions, family squabbles —the petty troubles of the poor— and yet... every few years there is still a case, and as the parties tell me what the trouble is, the flat air in my office suddenly washes in with the green scent of the sea, the dust in this air is blown away and the thought comes that in some Caesar’s year, in Calabria perhaps or on the cliff at Syracuse, another lawyer, quite differently dressed, heard the same complaint and sat there as powerless as I, and watched it run its bloody course.

Arthur Miller : A View from the Bridge, Londres-New York, Penguin Classics, 2000, p. 12  

 

Les ruines en toutes choses

ALFIERI :  J’ai tendance à remarquer les ruines en toutes choses, peut-être parce que je suis né en Italie... J’avais déjà vingt-cinq ans quand je suis arrivé ici. À l’époque, Al Capone, le plus grand de tous les Carthaginois, faisait son apprentissage sur ces pavés, et Frankie Yale en personne s’est fait proprement couper en deux par une rafale de mitraillette à l’angle d’Union Street, à deux rues d’ici. Oh, il y en a plus d’un dans ce coin qui a fini exécuté en toute justice par des hommes injustes. La justice, par ici, c’est très important.
Mais ici, c’est Red Hook, pas la Sicile. Ici, ce sont les bas-fonds face à la baie, près du pont de Brooklyn, du côté de la haute mer. Ici, c’est la gorge de New York qui engloutit le tonnage du monde entier. Et maintenant nous sommes plutôt civilisés, plutôt Américains. Maintenant nous faisons des compromis, et j’aime mieux ça. Je ne cache plus un pistolet sous mes dossiers.
Et ma clientèle n’a absolument rien de romantique.
Ma femme m’avait prévenu, mes amis aussi ; ils me disent que les gens de ce quartier manquent d’élégance, de classe. Après tout, j’ai eu affaire à qui dans ma vie ?  À des dockers et à leurs épouses, à leurs pères, à leurs grands-pères, pour des histoires de dommages et intérêts, d’expulsions locatives, de querelles familiales – les petits problèmes mesquins des pauvres – et pourtant... bon an mal an, il se produit toujours un cas – et tandis que les parties m’exposent leur problème, voilà que l’air renfermé de mon bureau est submergé par l’odeur verte de la mer, et le vent emporte la poussière de cet air, et la pensée me vient qu’un jour au temps de César, en Calabre peut-être ou sur la falaise de Syracuse, un autre avocat dans un tout autre costume a entendu la même plainte, et qu’il est resté tout aussi impuissant que moi tandis qu’il la voyait courir à sa fin sanglante.

Arthur Miller : Vu du pont (texte français Daniel Loayza)  

La tragédie et l’homme ordinaire

De nos jours, on écrit peu de tragédies. Ce manque a souvent été attribué au faible nombre de héros parmi nous, ou au fait que l’homme moderne a vu les organes de sa croyance se vider de leur sang sous l’effet du scepticisme scientifique, et que l’assaut héroïque contre la vie ne peut se fonder sur une attitude réservée et circonspecte. Pour une raison ou une autre, on estime souvent que nous sommes au-dessous du niveau tragique – ou que la tragédie est au-dessus du nôtre. La conclusion inévitable, bien entendu, étant que le mode tragique est archaïque, n’est fait que pour les gens très haut placés, les rois ou les êtres royaux, et que là où cette condition n’est pas explicitement affirmée elle est le plus souvent sous-entendue.
Je suis convaincu que l’homme ordinaire est un sujet qui convient tout autant que les rois de jadis à la tragédie prise en son sens le plus élevé. A priori, cela devrait paraître évident, à la lumière de la psychiatrie moderne, qui fonde ses analyses sur des formulations classiques, comme les complexes d’Œdipe et d’Oreste, par exemple, incarnés autrefois par des figures royales, mais qui s’appliquent à toute personne placée dans des situations émotionnelles similaires.
Plus simplement, quand la question qui se pose n’est pas celle du tragique dans l’art, nous n’hésitons jamais à attribuer aux grands de ce monde et aux êtres hors du commun exactement les mêmes processus mentaux qu’aux premiers venus. Et pour finir, si l’exaltation de l’action tragique était effectivement une propriété des seuls personnages nobles, on ne s’expliquerait pas pourquoi la masse de l’humanité chérit la tragédie par-dessus toutes les autres formes – ni à plus forte raison comment elle pourrait la comprendre. En règle générale, et sous réserve d’éventuelles exceptions que je ne connais pas, il me semble que le sentiment tragique est évoqué en nous quand nous nous trouvons en présence d’un personnage qui est prêt à renoncer à sa vie, si nécessaire, pour garantir une seule chose – le sens de sa dignité personnelle. D’Oreste à Hamlet, de Médée à Macbeth, la lutte sous-jacente est celle de l’individu qui tente de conquérir sa position «légitime» au sein de la société. Tantôt il est quelqu’un qui en a été chassé, tantôt quelqu’un qui cherche à l’atteindre pour la première fois, mais la blessure fatale à partir de laquelle se déroule la spirale inévitable des événements est la blessure de l’indignité, et son principal ressort est l’indignation. Le tragique, dès lors, est la conséquence de l’élan global qui pousse un homme à s’évaluer justement.
Dans la mesure où la suite des événements est déclenchée par le héros lui-même, elle révèle toujours ce qu’on a appelé sa «faille tragique», une faute qui n’est pas réservée aux seuls personnages considérables ou de rang élevé. Elle n’est pas non plus nécessairement une faiblesse. La faille, ou la fêlure au sein du personnage, n’est réellement rien d’autre – et n’a pas besoin d’être quoi que ce soit d’autre – que son refus inhérent de rester passif face à ce qu’il comprend comme étant un défi à sa dignité, à l’image qu’il se fait de son statut légitime. Seuls les êtres passifs, seuls ceux qui acceptent leur sort sans rendre activement coup pour coup, sont «sans faille». La plupart d’entre nous entrent dans cette catégorie.
Mais il y a aujourd’hui parmi nous des êtres, et il y en a toujours eu, qui agissent contre l’état de choses qui les dégrade, et au cours de l’action, tout ce que nous avons accepté par peur, par insensibilité ou par ignorance est ébranlé devant nous et examiné, et c’est de cet assaut total d’un individu contre le cosmos apparemment stable qui nous entoure – c’est de cet examen total de l’environnement «immuable» – que proviennent la terreur et la peur qui sont classiquement associées au tragique.

Arthur Miller : «Tragedy and the Common Man (La tragédie et l’homme ordinaire)»,
in The Theater Essays of Arthur Miller, Viking Press, 1978, pp. 3-7 (extrait traduit par Daniel Loayza)  

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  • Vu du pont | © photo Thierry Depagne

    © photo Thierry Depagne

  • Vu du pont | © photo Thierry Depagne

    © photo Thierry Depagne

  • Vu du pont | © photo Thierry Depagne

    © photo Thierry Depagne

  • Vu du pont | photo de répétition @ Thierry Depagne

    photo de répétition @ Thierry Depagne

  • Vu du pont | photo de répétition @ Thierry Depagne

    photo de répétition @ Thierry Depagne

  • Vu du pont | photo de répétition @ Thierry Depagne

    photo de répétition @ Thierry Depagne

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