La Dame aux camélias

à partir de l'œuvre d'Alexandre Dumas fils, et des fragments de L'Histoire de l'œil de Georges Bataille et de La Mission d'Heiner Müller
mise en scène Frank Castorf
du 07 janvier 2012 au 04 février 2012
Théâtre de l'Odéon


3h45 entracte compris

avec Jeanne Balibar, Jean-Damien Barbin, Vladislav Galard, Sir Henry, Anabel Lopez, Ruth Rosenfeld, Claire Sermonne.

Elle mourut en 1847, d'une maladie de poitrine, à l'âge de vingt-trois ans.
Alexandre Dumas fils

L'individualisme bourgeois moderne a des racines qui sont romantiques. Avec Kean, Frank Castorf vient d'en explorer un premier versant, masculin : tout au long du mémorable spectacle qu’il présenta l'an dernier à l'Odéon, le héros divinisé et déraciné, interprète shakespearien hors pair, flottait librement entre sa classe d'origine et le grand monde qui le tolérait sans l'adopter. Cette saison, Castorf passe d'un mythe à l'autre – de Dumas père à Dumas fils, de Kean à Marguerite Gautier, du comédien absolu à la fille entretenue. Et aussi – le fait est assez rare pour être noté – d'une troupe allemande à une équipe de brillants interprètes français, dont Jean- Damien Barbin et Jeanne Balibar.
Mais de quelle Dame aux camélias s'agira-t-il ? La question n'est pas vaine. Castorf, ironiste versatile et engagé, n'a pas son pareil pour revisiter les classiques et en tirer les dissonances les plus provocatrices. L'enfant terrible de la RDA, qui a grandi au rythme de la contre- culture rock américaine et des films de Fellini, Godard, Wajda, Truffaut ou Kubrick, s'est distingué dès ses premiers spectacles : jugés incorrects par la censure, ils sont retirés de l’affiche. À l’issue d’un procès contre les autorités dont il sort gagnant, il est expédié à Anklam, au fin fond du pays ; il peut y monter Heiner Müller, Artaud, Brecht et Shakespeare, mais les autorités veillent toujours sur lui, et il est remercié en 1985. Peu après la chute du Mur, il prend la tête de la Volksbühne, mais ne s'est toujours pas assagi pour autant, montant Sartre, Dostoïevski,Houellebecq, Döblin, Boulgakov, Tennessee Williams, Pitigrilli, Andersen, imposant à chaque fois ses visions iconoclastes. Par quel biais va-t-il donc approcher la légendaire Marguerite Gautier ? Son histoire, dès l'origine, n'a cessé d'être reprise, retravaillée : Alexandre Dumas fils lui-même revoit et corrige son texte de 1848, puis en signe l'adaptation théâtrale en 1852 ; un an plus tard, c'est la création de La Traviata à la Fenice de Venise, mais c'est à partir de mai 1854 que Marguerite, devenue Violetta par la grâce de Piave et Verdi, devient définitivement un mythe (auquel Barthes consacre d'ailleurs quelques pages de ses Mythologies). Chemin faisant, son triste destin a perdu en charge provocatrice ce qu'il a peut-être gagné en délicatesse lyrique. Mais Castorf s'intéresse davantage à la version première, romanesque, et aux dimensions sociales d'une intrigue où éclate insolemment la liberté d'une femme se moquant de la morale, dominant ses partenaires, revendiquant son indépendance – bref, menaçant l'ordre établi et ses piliers que sont la famille et la loi patriarcales. Ce n'est donc pas le mélodrame, mais le roman qui fournira à Frank Castorf son matériau de base, et qui lui permettra de rendre à Marguerite, par delà La Traviata, toute sa troublante et dangereuse puissance critique.

 

 

(Certaines scènes de ce spectacle peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes, il est donc déconseillé aux moins de 16 ans)

 

 

à lire La Dame aux camélias d'Alexandre Dumas fils, Paris, Flammarion, coll. GF, 1993