Les Fausses Confidences

de Marivaux
mise en scène Luc Bondy


2h. Pas de représentation le 17 mai à 15h. La représentation du 22 mai est décalée à 20h30.
du 15 mai au 27 juin 2015
Odéon 6e

avec Isabelle Huppert, Manon Combes, Louis Garrel, Yves Jacques, Sylvain Levitte, Jean-Pierre Malo, Bulle Ogier, Fred Ulysse, Bernard Verley et Georges Fatna, Arnaud Mattlinger

Marivaux a toujours réussi à Luc Bondy ; Isabelle Huppert a toujours triomphé à l'Odéon. Autour d'elle, Louis Garrel dans le rôle de Dorante, dont «la bonne mine est un Pérou» ; Yves Jacques pour incarner le roué Dubois, dramaturge en chef d'une comédie amoureuse qui finit peut-être par lui échapper plus qu'il ne veut bien l'admettre ; Bulle Ogier, impayable mère acariâtre prête à sacrifier le bonheur de sa fille à ses ambitions nobiliaires ; Bernard Verley, qui transporte partout avec lui un demi-siècle d'histoire du théâtre avec autant d'aisance que son élégant costume ; Jean- Pierre Malo, trop grand seigneur et pas assez méchant homme pour n'être que le dindon de cette farce ; la touchante Manon Combes, qui confirme avec éclat ce qu'elle promettait une saison plus tôt dans Le Prix Martin sous la direction de Peter Stein, et qui retrouve ici Jean-Damien Barbin, Arlequin de très haute volée...
Toutes les conditions étaient réunies pour que ces Fausses Confidences remportent un grand succès. En l'occurrence, il fut énorme. Le spectacle s'est joué plus de deux mois à guichets fermés dès le premier soir, et la demande n'a fait que croître à mesure qu'approchait la dernière. Un tel triomphe devait impérativement être repris. Le revoici, après une tournée internationale.

L'intuition de Bondy s'est vérifiée en prenant corps au plateau. Il y a bien d'un côté une intrigue visible, énoncée d'entrée de jeu, celle du valet Dubois qui s'est mis en tête de seconder les projets matrimoniaux de son cher Dorante et qui expose ses intentions comme un grand maître annonce mat en trois coups. Mais il ne faut pas trop se laisser impressionner par ses fanfaronnades, même s'il a de quoi les justifier. Il y a aussi, entre les lignes et en marge des grandes manœuvres machiavéliques, d'autres facteurs qui entrent en jeu et contestent la démonstration : réactions imprévisibles, rouages secrets que l'art de Bondy excelle à faire jouer, magie d'instants qui se dérobent à tout calcul où les regards se cherchent et se surprennent, où les gestes en se frôlant échappent à tout contrôle, où les mots laissent parfois entendre, à l'insu de ceux qui les disent, une vérité en train de naître littéralement sous nos yeux.

Deux pôles se répondent dans cette comédie de la maturité. L'un est actif et bien visible : celui du verbe et de la stratégie, qui est l'apanage de Dubois. Virtuose d'une raison souplement manipulatrice, il sait susciter chez la belle Araminte tout le spectre des sentiments dont la combinaison devrait, selon ses calculs, provoquer et alimenter la passion de la belle : une pincée de curiosité, deux doigts de rêverie romanesque, un fond de compassion que relève une pointe de jalousie piquante, sans parler du simple besoin de s'amuser, du plaisir de marquer son autorité, et de l'envie irrésistible de faire un peu enrager sa mère... Tous ces ingrédients réunis suffisent-ils cependant à faire naître le véritable amour ? Pour le savoir, nous n'avons d'autres recours que de tourner les yeux vers le creuset où doit s'opérer leur alchimie. Ce foyer invisible vers lequel tout converge, c'est le cœur d'Araminte. Lui seul détient le secret d'où tout dépend. Et c'est autour de lui que Luc Bondy fait tourner, par petites touches, toute sa mise en scène. Car c'est lui, cet autre pôle, qui pour être d'abord caché sous des apparences de silencieuse passivité n'en est pas moins décisif : aux prévisions d'une raison analytique répond la spontanéité du sentiment, et Isabelle Huppert en réinvente chaque soir des nuances qui semblent éprouvées pour la première fois.

Dubois ne se trompe guère en supposant que le cœur n'est ni rationnel, ni raisonnable – mais il exagère certainement quand il s'imagine que ses plans commandent à eux seuls tout le développement de l'intrigue. à la lecture, on pourrait s'y laisser prendre : comme il semble sûr de lui, ne cesse de prendre les choses en main, et que la conclusion de la pièce semble lui donner raison, on a tôt fait de se laisser éblouir et de ne voir dans Les Fausses Confidences qu'une confirmation des pouvoirs de ce scénariste surdoué. Or ce que Bondy rend sensible, c'est que le désir d'Araminte, en fin de compte, ne cesse jamais de lui appartenir. Même s'il demande d'abord à être réveillé et stimulé, même s'il n'échappe pas tout à fait au règne matériel des causes et des effets, il reste fondamentalement libre et vivant. Ce qui fait que ces aventureuses Fausses Confidences tiennent moins de l'expérience de physique amusante que d'une palpitante partie de chasse, où le gibier n'est pas toujours celui qu'on croit.