La Mouette

d’Anton Tchekhov
mise en scène Thomas Ostermeier


2h30
du 20 mai au 25 juin 2016
Odéon 6e

avec Bénédicte Cerutti, Marine Dillard, Valérie Dréville, Cédric Eeckhout, Jean-Pierre Gos, François Loriquet, Sébastien Pouderoux de la Comédie-Française, Mélodie Richard, Matthieu Sampeur

Une vue sur un lac

«Figurez-vous que j’écris une pièce», écrivait Tchekhov à Souvorine en 1895, «que je ne finirai pas, là non plus, avant la mi-novembre. Je l’écris non sans plaisir, même si je vais à l’encontre de toutes les lois de la scène. Une comédie, trois rôles de femmes, six d’hommes, quatre actes, un paysage (une vue sur un lac) ; beaucoup de conversations sur la littérature, peu d’action, cinq pouds d’amour...» Étant donné que le poud vaut environ seize kilos, Ostermeier fait remarquer que Tchekhov a mis dans la pièce une quantité d’amour égale à son propre poids : «il a donc mis toute sa personne, tout son amour dans cette pièce – mais aussi tous ses questionnements autour de la possibilité de l’amour». De fait, dans La Mouette, Medvédenko aime Macha, qui aime Constantin Tréplev, qui aime Nina, qui aime Trigorine, qui est l’amant d’Arkadina... La chaîne amoureuse n’est cependant qu’une des figures du manque qui circule entre tous les personnages. Manque d’existence, de perspectives, auquel répond, pour le jeune Tréplev, le besoin d’une vie plus vraie : «non pas telle qu’elle est», dit-il à l’acte I, «ni telle qu’elle doit être, mais telle qu’elle se représente en rêve». D’où l’importance de l’art dans cette pièce, où des artistes qui ont réussi – l’actrice Arkadina, l’écrivain Trigorine – croisent des aspirants à la célébrité littéraire (Tréplev) ou scénique (Nina).

Mais comment aime-t-on ? Et pourquoi écrit-on ? Trigorine se le demande : dans son cas, l’écriture n’a plus rien d’un combat. Elle est une habitude qui lui est nécessaire, une obsession plus ou moins absurde. Quant à cette autre habitude qu’est l’amour... autant aller à la pêche et jouir tout simplement du passage du temps. Nina, fascinée par le «grand écrivain», n’en croit pas ses oreilles, mais c’est pourtant vrai – Trigorine ne partage pas l’admiration qu’elle a pour lui, il n’est pas sensible à cette gloire qui éblouit et attire sa jeune lectrice : ce qu’elle prend pour un sommet sublime, il ne le voit que comme une plaine sans relief, où sa place est d’ailleurs bien modeste.

Là où Trigorine paraît passif et résigné, se bornant à se laisser aimer, Tréplev, lui, voudrait agir, révolutionner l’art théâtral. C’est du moins ce qu’il croit. Plus obscurément, il désire sans doute conquérir définitivement Nina en lui offrant un grand rôle. Mais aussi persuader sa propre mère, Arkadina, qu’elle n’est pas la seule à avoir un don dramatique – et que le talent littéraire de son fils vaut bien celui de son amant... Chez lui, l’ambition littéraire qui paraît tant faire défaut à Trigorine est inextricablement liée à des motifs très personnels. Mais ses différents besoins de reconnaissance – familiale, érotique, sociale, esthétique – se laissent-ils réconcilier ? La résolution des rivalités plus ou moins inconscientes qu’ils impliquent est-elle possible ? Et si vraiment Trigorine occupe un peu pour Tréplev la place du père, comment tuer un père si fantomatique qui jamais n’engage le combat et paraît ne séduire qu’à son corps défendant ?

La vraie vie manque, et avec elle la vraie justice. Car Trigorine ne rêve pas, mais fait rêver ; et Tréplev rêve, mais ne fait pas rêver. Quant à Nina, il ne dépend pas d’elle d’accorder son rêve au réel. Il ne dépend même pas d’elle de l’oublier...

«Tous les grands textes de théâtre», remarque Ostermeier, «contiennent pour ainsi dire plusieurs pièces. Cela vaut aussi pour La Mouette. Est-ce une pièce sur le conflit entre les générations ? Une réflexion sur l’art et le théâtre ? Ou un drame sur les malheurs de l’amour ?» En 2012 encore, il disait reconnaître que Tchekhov est sans doute plus grand qu’Ibsen, mais qu’il préférait monter les pièces du Norvégien : son monde, disait-il, celui de la bourgeoisie, est aussi le nôtre, et nous pouvons en déchiffrer les enjeux. L’auteur de La Mouette, en revanche, lui posait un problème : «j’ai du mal à m’imaginer ses personnages vaguement aristocratiques et pleins d’un ennui si russe dans le monde actuel». Trois ans plus tard, relevant le défi jeté à son imagination, voici qu’il aborde Tchekhov pour la première fois en langue française. Il ne manquera ni d’alliés ni d’arguments. D’abord, la nouvelle version sera signée d’Olivier Cadiot, qui fut comme lui artiste associé au Festival d’Avignon. Ensuite, comme disait Vitez, «La Mouette est une vaste paraphrase de Hamlet», une pièce qu’Ostermeier connaît particulièrement bien. Enfin, il retrouve sur cette création une bonne partie de la distribution des Revenants, d’Ibsen, dont Valérie Dréville, qui jouera Arkadina après avoir été Nina il y a vingt ans sous la direction d’Alain Françon.