Vu du pont

d’Arthur Miller
mise en scène Ivo van Hove
reprise


2h
du 04 janvier au 04 février 2017
Berthier 17e

avec Nicolas Avinée, Charles Berling, Pierre Berriau, Frédéric Borie, Pauline Cheviller, Alain Fromager, Laurent Papot, Caroline Proust

Eddie est docker et fier de l’être. Un homme de parole. Toute sa vie, il a lutté pour tenir sa promesse d’élever Catherine, la nièce de sa femme Béatrice, et de garantir un bel avenir à la petite orpheline. Voilà des années qu’il se saigne aux quatre veines en veillant sur elle. Peut-être un peu trop jalousement. Eddie n’a pas vu qu’elle est devenue une femme. Et il ne voit que trop quels regards les hommes portent à présent sur elle. Jusqu’ici, pour Eddie, la succession des jours était restée suspendue dans un éternel présent. Chacun se tenait à sa place immuable, les adultes jouaient leur rôle d’adulte, les enfants ne grandissaient pas. Rien ne troublait encore son amour quasiment paternel. Mais Katie n’en mûrit pas moins, commence à s’habiller pour plaire. Et le moment où elle-même éprouvera un désir à son tour n’est plus loin...

Le drame s’ouvre sur la soirée fatidique où Katie apprend à Eddie qu’elle désire commencer à gagner sa vie. Grâce aux études qu’il lui a payées, son salaire de petite sténodactylo débutante sera supérieur à celui du docker qui l’a élevée. Le même soir, Eddie accueille chez lui deux immigrés clandestins, Marco le taiseux et son frère Rodolfo le chanteur, des cousins de sa femme à qui il offre un toit par solidarité familiale... Dès lors, tous les éléments du drame sont en place. Son déroulement implacable nous est rapporté par Alfieri, acteur, témoin, et mémoire fidèle du destin d’Eddie Carbone. Italien de naissance et Américain d’adoption, Alfieri se tient à mi-chemin entre les valeurs de ses deux patries, entre les exigences absolues du code d’honneur traditionnel et la nécessité du compromis. Homme de parole, lui aussi, mais avant tout homme de loi, il se tient sur le pont entre deux mondes et deux époques. Entre la scène, aussi, où revivent les épisodes du drame, et le public qui va y assister, à une distance d’où la vie secrète de Red Hook se donne à lire dans sa vraie perspective.

Vu de loin : un fait divers banal, une histoire de gens modestes et d’immigrés dans le New York prolétaire des années 50, presque une enquête sociologique sur les difficultés de l’intégration dans le milieu des dockers italo-américains, à l’ombre du colossal pont de Brooklyn. Vu du pont : une tragédie aussi vieille que le conflit entre loi et justice, ou entre réalité et désir. Du récit de quelques journées décisives dans la vie d’Eddie Carbone et de ses proches, Arthur Miller réussit à tirer la matière d’une intrigue immémoriale.

Prenant l’auteur au mot, Ivo van Hove a restitué à l’œuvre toute son acuité en invitant les interprètes à dégager sous l’anecdote l’intensité des situations. Leurs affrontements s’inscrivent dans un espace épuré, trifrontal, intemporel comme la fatalité dont Alfieri est le chœur et Eddie le protagoniste. Cette vision fut l’un des spectacles-phare de notre dernière saison. Une reprise s’imposait pour cause de succès. Elle réunit la même distribution qu’à la création, avec notamment Charles Berling dans le rôle d’Eddie Carbone.