Le Radeau de la Méduse

de Georg Kaiser
mise en scène Thomas Jolly


environ 1h45
du 15 au 30 juin 2017
Berthier 17e

avec Youssouf Abi-Ayad, Éléonore Auzou-Connes, Clément Barthelet, Romain Darrieu, Rémi Fortin, Johanna Hess, Emma Liégeois, Thalia Otmanetelba, Romain Pageard, Maud Pougeoise, Blanche Ripoche, Adrien Serre

Pour travailler avec le Groupe 42 du Théâtre National de Strasbourg, Thomas Jolly, artiste associé au TNS, a choisi d’embarquer ces jeunes artistes dans un « huis clos au milieu de l’océan » où se pose avec cruauté une question touchant à la racine du théâtre, art collectif et art du collectif : ce que l’être humain, cet animal qu’on dit sociable, appelle être ensemble.

« En 1940 », écrit Georg Kaiser, « un vapeur qui devait conduire au Canada des enfants de villes anglaises bombardées fut torpillé en pleine mer.  » Sur cette donnée simple et tragique, le dramaturge allemand (1878-1945) imagine un drame d’un dépouillement absolu où se rejoue sous forme concentrée l’histoire de toute l’humanité. La pièce s’ouvre sur un effroyable naufrage. À l’aube, douze survivants sont découverts dans une unique embarcation : six garçons et six filles. Aucun ne paraît avoir plus de treize ans. Deux d’entre eux se distinguent. Ann serre contre elle un thermos de lait encore chaud. Allan a pensé à emporter son écharpe. Ils sont les premiers à se réveiller. « Allan et Ann » : leurs deux prénoms prononcés ensemble sonnent comme s’ils étaient « seuls au monde ».  Et c’est sans doute au premier couple, Adam et Ève, plus encore qu’à Noé, survivant du Déluge, qu’ils songent tous deux en contemplant la mer.

Quand les autres enfants se réveillent à leur tour, Allan sait trouver les mots qu’il faut. À trois jours au moins des côtes, il leur faudra ramer et partager les quelques provisions de secours chargées sur le canot. Le partage est justement la règle que tous ont adoptée spontanément : chacun sans exception a bu un peu de lait dans le gobelet qu’Ann leur a tendu. Les enfants ne sont-ils pas l’innocence incarnée ? Eux-mêmes le croient. La charité d’Ann, l’énergie d’Allan, feront merveille en unissant les forces de tous. Et la découverte d’un dernier passager, caché à la poupe sous un pan de toile, paraît d’abord le confirmer. Ce n’est qu’au deuxième jour, à l’heure où les enfants s’apprêtent à manger « ensemble », qu’Ann s’avise qu’ils sont désormais treize. « Treize ! » Dès lors, tout va basculer. Treize est le nombre du malheur, de la malédiction, la fêlure minuscule par laquelle Ann va réintroduire la loi adulte en invoquant « Jésus et ses douze apôtres »...

Thomas Jolly l’a noté : le texte de Kaiser, sous son apparente limpidité, met à jour « le mécanisme de la monstruosité » par lequel s’accomplissent « la scission d’une communauté, la lutte pour le pouvoir, la force d’endoctrinement...  » Comme si l’humanité, condamnée à se répéter, ne pouvait se constituer et s’unifier qu’au prix d’un sacrifice. Ou comme si, à la sublime utopie d’une communauté ouverte, devait fatalement succéder la fermeture de la société réelle, autour d’un autre partage : après celui du lait, celui du sang, du crime et du silence... Peut-on échapper à l’Histoire ?  Qu’est-ce qui fonde le lien social :  la solidarité de tous, ou l’exclusion d’un bouc émissaire ?  Thomas Jolly a aimé cette pièce trop peu connue, l’une des dernières de celui qui fut dans les années 20 le maître incontesté de l’expressionnisme. Il y a vu une interrogation portant à la fois sur notre nature, notre histoire et – malheureusement – « notre actualité ».